Est-ce dû au confinement ? la bande dessinée érotique revient en force

3 mars 2021 3
  • 2021 marque une recrudescence des titres érotiques, pas seulement chez les éditeurs spécialistes du genre, mais aussi chez les grands labels commerciaux comme Glénat, Delcourt ou Hachette. Nous en profitons pour vous présenter la création chez ActuaBD d'une nouvelle rubrique labellisée "Adulte" qui rassemblera déjà quelques-unes des quelque vingt ans de chroniques sensuelles. chroniquées sur notre site.

Est-ce dû au confinement ? la bande dessinée érotique revient en forceActuaBD ne s’en est jamais caché : nous avons toujours accordé une place à la bande dessinée érotique, surtout lorsqu’elle était de qualité. Rares sont les sites spécialisés en bande dessinée qui y accordent autant d’importance. C’est notre liberté et c’est aussi la vôtre. Ce qui s’apparentait à un rendez-vous dominical pour nos lecteurs fans du genre semblait pourtant s’être étiolé depuis quelques dimanches... Manque d’intérêt de notre part, ou baisse dans la parution des titres ?

Ni l’un, ni l’autre. Mais nous avons récemment intégré les publicités de Google sur nos pages afin de soutenir le développement du site et vous proposer prochainement de nouvelles surprises (peut-être encore cette année qui doit célébrer les 25 ans d’ActuaBD...). Quoiqu’il en soit, nos partenaires de chez Google se raidissent (allons, pas de mauvais esprit) dès qu’ils aperçoivent une quelconque nudité.

Devions-nous censurer ActuaBD et mettre de côté la chronique consacrée à ce genre dont la tradition remonte à la nuit des temps ? Certainement pas ! Cependant, la hausse de fréquentation de notre site ces dernières années nous poussait également à faire preuve de responsabilité à l’égard du jeune public, ou de ceux qui ne souhaitaient pas être confrontés à un contenu explicite.

Nous avons donc créé une rubrique spécialement consacrée à l’érotisme au sein de laquelle nous sommes en train de transférer progressivement les centaines d’articles du site dévolu au genre. Pratiquement tous les dimanches, vous pourrez également y retrouver la chronique d’une nouveauté, qu’elle soit publiée par les maisons spécialisées ou par des éditeurs plus Mainstream car ce secteur de la bande dessinée semble continuer à toucher un public de plus en plus large.

Place aux fantasmes

2021 marque d’ailleurs un surprenant retour de l’érotisme auprès d’éditeurs en publient de façon intermittente, en fonction des périodes. Certains disposent d’ailleurs d’une collection dédié à ce genre.

Ainsi Delcourt, avec son label Erotix qui n’avait plus publié de nouveauté depuis 2018 et qui opère un retour en force avec le troisième volume de Fantasmes, la série de Stefano Mazzotti. L’auteur italien livre une dizaine de saynètes érotiques qui font entre 5 et 15 planches chacune. Il y explore les fantasmes de ses personnages, qu’il s’agisse de moments tirés de notre vie quotidienne, d’intrigues historiques, ou même d’Heroic Fantasy.

« "Fantasmes" est l’une des meilleures ventes des éditions Delcourt en numérique, nous explique Vincent Bernière, directeur de la collection Erotix. Par exemple, l’année de sa sortie, "Fantasmes 2" fut la deuxième meilleure vente en numérique derrière… "Walking Dead" ! De manière plus générale, la collection "Erotix" va subir une refonte intégrale, avec de nombreuses rééditions de classiques (Magnus, Crepax, Frollo, Baldazzini) dans des éditions intégrales, augmentées et définitives. »

{Fantasmes} T.3 par Stefano Mazzotti (Delcourt)

Sève qui coule...

Delcourt n’est pas le seul éditeur grand public à miser sur l’érotique en 2021. Glénat aussi qui passe à la vitesse supérieure avec sa collection Porn’Pop lancée en 2018. Deux titres viennent de paraître successivement ; La Sève et Gaijin. Mais également NialaJean-Christophe Deveney et Christian Rossi ont rassemblé plusieurs histoires coquines où aventure, humour et sensualité se combinent par le prisme de leur héroïne au corps de liane. Nous vous en reparlerons...

Aux commandes de La Sève paru ce 24 février. on retrouve Chéri qui nous avait séduits avec Symposium paru chez Dynamite. Dans ce second album, Chéri transforme l’essai débuté avec ce précédent titre. Son dessin est plus affirmé, ses atmosphères davantage réussies, et surtout l’auteur a su réduire son intrigue qui paraissait trop longue précédemment.

Chéri va même plus loin dans La Sève en livrant une demi-douzaine de récits. Leur intersection : la sécrétion que peut déclencher une frénésie dans les sens. Il n’est pourtant jamais question de perversion. Tout est volupté dans La Sève, les adultes s’y livrent corps et âme à des fantasmes plus ou moins réels, mais empreints avant tout de douceur et même de poésie.

La Sève - par Chéri - Glénat

Certes, l’album est avant tout érotique, mais l’auteur y flatte la beauté de la nature autant que celle de la femme, dans une communion au trait gracile et aux ambiances feutrées. Avec La Sève, Chéri devrait se faire remarquer par un plus large public, et c’est amplement mérité, car cet album est certainement l’un des meilleurs ouvrages érotiques édités en ce début d’année.

« Pour ma part, explique Céline Tran, directrice de la collection Porn’Pop, J’ai retrouvé [avec cet album] un charme que la vidéo X a, il me semble, perdu il y a longtemps, mais qui faisait la force des films pornos des années 1990. Le ton n’était alors pas celui de la performance mais celui d’une transgression propre à une sexualité libre d’improviser. Je l’avoue, certaines pages m’ont laissée rêveuse... »

Vous ne prendrez plus l’avion sans une insidieuse arrière-pensée...
La Sève - par Chéri - Glénat

Des auteurs connus du grand public

Tous les auteurs qui œuvrent dans le genre érotique chez Glénat ne choisissent pas spécialement un pseudonyme comme Chéri. Outre Christian Rossi sur Niala, un autre auteur bien connu par nos lecteurs signe Gaijin, l’album paraît ce 3 mars, toujours chez Porn’Pop. Il s’agit de JD Morvan, le scénariste prolifique, qui a accepté de répondre à nos questions : « En réalité, j’avais ce premier chapitre en tête depuis longtemps mais je n’avais pas vraiment cherché de structure éditoriale pour le publier. Ça restait une envie mais je ne l’avais pas vraiment imaginé la concrétiser. Et puis, quand j’ai vu le travail du dessinateur 2D, je me suis dit que c’était le bon moment ! Alors j’ai écrit ce premier chapitre que j’avais en tête et puis j’ai enchaîné sur les autres. »

Il poursuit : « Le sujet me semblait intéressant et dépassait la simple histoire du plombier qui vient réparer une fuite d’eau. Mon héroïne est une office lady, l’équivalent féminin des salary men. Elle travaille dans une grosse entreprise et est promise à un avenir tout tracé. Elle est prise dans le carcan de la société japonaise. Justement, il y a un petit pourcentage de jeunes femmes qui ont parfois voyagé à l’étranger et qui sentent confusément que ce système n’est pas fait pour elles. Alors, elles cherchent à en sortir par les moyens qu’elles peuvent trouver. Celui que je décris dans "Gaijin" en est un... »

Gaijin - par 2D & JD Morvan - Glénat
JD Morvan
Photo : DR.

En préambule d’une prochaine chronique, expliquons que la vie de cette héroïne bascule le soir où elle rencontre par hasard Julien, un Français, et qu’elle lui propose de venir passer la nuit chez elle. Une nuit, aussi marquante qu’éphémère, qui lui permet d’assouvir certains de ses fantasmes... Mais surtout d’en faire naître de nouveaux. La fascination de Manami pour les étrangers ou « gaijins » comme on dit au Japon, devient alors une véritable obsession. Chaque rencontre avec l’un d’entre eux, si fugace soit-elle, fait naître chez la jeune femme des pulsions incontrôlables. Des scènes torrides, beaucoup trop réalistes pour être inventées, où la frontière entre fantasme et réalité devient de plus en plus floue...

Connaisseur de la culture japonaise, Jean-David Morvan y a découvert cette attraction pour les étrangers, un vrai phénomène de société là-bas : « C’est d’ailleurs pour ça que le voyage est intéressant pour découvrir des histoires à raconter. Imaginer un pays où travailler sur des clichés reste finalement trop basique. L’idée, c’est d’aller creuser une société qu’on ne connaît pas pour trouver des histoires à raconter. Comme diraient les garçons dans "Nus et Culottés" sur France 5, il faut partir à poil. Moi, faire une BD érotique ou porno, je trouve ça marrant. Mais si j’ai rien à dire, ce n’est pas très utile de la faire. Dès le début, j’ai trouvé ce concept d’une jeune fille qui va se libérer, alors qu’au fil de l’histoire, on pense qu’elle est asservie. C’est ça qui est intéressant pour moi. Je n’aimerais pas que les lecteurs pensent qu’il s’agisse d’une histoire raciste alors que dans le fond, c’est le contraire. Les « racisés », au Japon, ce sont les blancs car ils sont en grande minorité. Et puis, c’est bien mon héroïne qui s’émancipe, et qui ridiculise le blanc. »

Gaijin - par 2D & JD Morvan - Glénat

Avec ce que l’on peut déjà qualifier de réussite, on pouvait se demander si JD Morvan allait se limiter à cette incursion, loin d’être timide, ou s’il souhaitait prolonger son voyage au pays de l’érotisme. « En vérité, j’aimerais aborder d’autres thématiques dans ce domaine, nous répond-il. Ça m’intéresse vraiment parce que c’est une autre manière de donner du rythme à une histoire. Comme dans une BD de SF, on fait des poursuites de vaisseaux ou dans un film d’action, des gunfights. Il y a donc le fond qui est toujours très important pour moi, et puis la forme. J’essaye d’être attentif aux deux. Je trouve qu’il y a une petite tendance à faire des bédés érotiques qui manque un peu… Je ne sais pas comment dire… Disons qu’elles ne font pas trop bander. C’est un peu snob. Ce qui m’intéresse dans une bande dessinée pornographique, en plus du sujet, c’est que ce soit excitant. Pour les garçons, bien sûr, mais aussi pour les filles, et j’espère que cette bande dessinée saura aussi émoustiller des lectrices. En tout cas, j’ai la prétention de le penser. »

Gaijin - par 2D & JD Morvan - Glénat

Quatrième prolongation pour la série érotique d’Hachette Collection

Enfin, dernier signal pour démontrer l’essor actuel de la bande dessinée érotique : l’engouement provoqué par la collection Hachette des Grands Classiques de la bande dessinée érotique, cette série que nous vous avions présentée à son lancement en 2016. Comme nous l’explique Vincent Bernière, également cheville ouvrière de cette anthologie : Au départ, la collection devait compter 86 titres. Mais, grâce au succès rencontré, Hachette l’a prolongé jusqu’à 130 albums, avant de l’étendre encore une fois pour atteindre 160 titres. De plus, une quatrième prolongation est actuellement à l’étude. Quelle que soit la décision prise par Hachette, ces Grands Classiques de la bande dessinée érotique sera la plus longue collection de fascicules de bande dessinée publiée à ce jour, tous éditeurs confondus ! »

Ce succès est dû à deux excellentes décisions prise par l’équipe d’Hachette Collection dirigée par Céleste Surugue. Outre le fait de valoriser chaque album par un cahier explicatif en fin d’ouvrage, la collection a su s’ouvrir aux différents catalogues de référence dans le domaine, tout en alternant avec justesse des titres mythiques avec des parutions plus récentes, ce qui permet au lecteur de découvrir de nouveaux pans de ce registre sans rester sur ses acquis.

« Au fur et à mesure du développement du projet, de nouveaux catalogues d’éditeurs ont été amenés à intégrer la collection, nous confirme Vincent Bernière, En particulier le label Dynamite de l’éditeur spécialisé en érotisme La Musardine, dirigé par Anne Hautecoeur et Nicolas Cartelet. C’est une spécificité de cette collection. En général, les fasciculiers publient des collections entières dont les droits ont été acquis auprès d’un seul éditeur. Mais ici, Hachette a innové en faisant appel, au départ, à deux éditeurs : Glénat et Delcourt. Ce qui fait de la collection des Grands Classiques de la BD érotique une collection multi-éditeurs. Désormais, il y a quatre éditeurs dans la partie puisque, outre La Musardine, l’éditeur Les Humanoïdes Associés ont rejoint la collection. On se souvient qu’en leur temps, les Humanos avaient publié d’excellentes bandes dessinées érotiques et non des moindres, comme "Gulliveriana" et "L’Âne d’or" de Milo Manara. Les Humanos furent aussi précurseurs, en leur temps, avec les collectifs "Fripon", qui donnaient carte blanche, à partir de thématiques, à des auteurs et autrices mainstream dans le domaine de l’érotisme. Ces collectifs seront intégrés à la collection. »

Vincent Bernière
Photo : Renaud Monfourny

L’intérêt de rajouter des éditeurs dans le giron de la collection est de pouvoir maintenir son attrait sans risquer un essoufflement progressif. Ainsi, à la fin de cette deuxième prolongation, on constate que l’esprit des "Classiques" n’est pas galvaudé après cent titres, car on y retrouve la série de La Survivante de Paul Gillon, Anita de Crepax, quatre tomes consacrés à Gwendoline de John Willie, Stella de Foxer ou encore Twenty d’Erich Von Götha.

« La Survivante avait été oubliée injustement lors de la première sélection, déclare Vincent Bernière. C’est tout naturellement que ce chef-d’œuvre de Paul Gillon a été réintégré à la collection. Pour les titres de Crepax, leur publication chez Delcourt est postérieure à la première sélection. Nous les avons donc rajoutés. "Bianca" le sera aussi par la suite. Il y aura d’autres Foxer, d’autres séries de La Musardine plus contemporaines et de qualité, d’autres classiques de Von Götha dont "Janice". De nombreux titres excellents de Jacobsen. À la fin de cette collection, nous pourrons affirmer que pas grand-chose ne manquera en terme de classiques érotiques. Sauf peut-être les œuvres de Philippe Cavell, que je regrette de ne pas pouvoir publier car l’auteur n’y tient pas. Pour autant, la sélection reste très qualitative. »

La démonstration est faite que la bande dessinée érotique fidélise un lectorat passionné, de plus en plus élargi qui plus est. Raison de plus pour continuer à explorer ce domaine, dans notre rubrique récemment créée à cette occasion...

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Découvrir la rubrique "Adulte" d’ActuaBD : Actuabd.com/-Adulte (Réservé à un public averti).

A propos de Stefano Mazzotti, lire également :
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- Mémoires de Casanova T. 1 : Bellino - Par Stefano Mazzotti (trad. Bernard Joubert)- Delcourt

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Lire aussi : - Où en est la BD érotique ? Enquête 1/3 : le point avec les éditeurs
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Visiter le site d’Hachette Collections concernant Les Grands Classiques de la bande dessinée érotique

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