Mathieu Bablet (Carbone & Silicium) : "Ce sont deux IA identiques, qui sont traitées différemment à cause de leur genre et qui par conséquent évoluent différemment."

28 septembre 2020 0 commentaire
  • Tout juste parue, sa dernière bande dessinée fait déjà partie des incontournables de la SF. Après le cosmique "Shangri-La", Mathieu Bablet nous présente Carbone & Silicium, l'histoire de deux intelligences artificielles identiques dotées d'apparences différentes, l'une masculine et l'autre féminine. Cette différence de forme et non d'essence va cependant conditionner leur rapport au monde et influer profondément sur leur devenir.

Attention, cet entretien fait allusion à quelques éléments de l’intrigue de Carbone & Silicium.

Le titre Carbone & Silicium est le nom des deux Intelligences Artificielles qui sont les personnages principaux de cet album. Comment s’est-il imposé ?

Le titre est venu très rapidement. Je voulais raconter l’histoire d’un duo et me focaliser sur leur relation. Leurs deux noms devaient apparaître en première de couverture. Je ne voulais pas de prénoms existants mais quelque chose de plus symbolique et marquant. Je suis parti sur ces deux éléments du tableau périodique, qui sont aussi des éléments utilisés dans la construction des robots.

Mathieu Bablet (Carbone & Silicium) : "Ce sont deux IA identiques, qui sont traitées différemment à cause de leur genre et qui par conséquent évoluent différemment."

Dans ce dernier ouvrage, l’action se déroule dans un futur proche, à l’aube du transhumanisme et au moment de l’essor des IA. Comment placez-vous cette bande dessinée au sein du genre cyberpunk ?

Quand on parle de robots, il y a des œuvres qui ont marqué le genre, Les Robots d’Isaac Asimov, Blade Runner, Ghost in the Shell pour n’en citer que quelques-uns. La thématique récurrente est celle de robots qui doivent faire valoir leur humanité. Je voulais partir sur autre chose.

Mon angle était le rapport au corps, avec le déterminisme social et le déterminisme genré, qui sont des problématiques qui me touchent.

Parlez-nous de la création de vos personnages, de leur première apparence que l’on retrouve sur la couverture, jusqu’au stade final. 

L’image de la couverture est inspirée des masques nô du théâtre japonais. Je voulais quelque chose de très lisse, juste des têtes posées sur des câbles qui communiquent. C’est l’étape juste au-dessus de l’IA vocale, il n’y a pas de corps ni de membres.

Ensuite, on leur donne une apparence humaine car cette génération d’IA doit servir de lien pour les personnages âgées. Il n’y a aucune nécessité qu’une IA ait un corps, au contraire, cela la limite. Cette limitation est celle qu’on peut éprouver à l’aube du transhumanisme. Il y a toute une idéologie, en particulier dans la Silicon Valley, qui vise à supprimer nos limites organiques et même la limite de la mort.

Il y a une partie de réflexion philosophique qui est plutôt textuelle, mais sur le rapport au corps je voulais des images chocs. Cela se caractérise par de très gros plans sur le pénis et le vagin au tout début, le viol – métaphorique – de Carbone lors de son arrestation, le corps de Noriko en fin de vie, la scène avec les shoots de dopamine, etc. Au fil du temps le rapport au corps évolue, il y a comme une fluidité jusqu’à ce qu’à la fin les corps n’aient plus d’importance. Ils deviennent des sortes d’amoncellement mécaniques et organiques.

"Naissance" de Carbone et Silicium

Les images marquantes sont aussi celles des portraits qui ouvrent chaque chapitre à partir du début des réincarnations.

La difficulté c’est que je partais sur un récit assez lent, contemplatif par moments. Le risque était de lasser le lecteur. J’ai opté pour des chapitres aux paginations variées, avec des ruptures franches et inattendues pour surprendre le lecteur. Il doit faire le travail d’imagination de combler les trous entre les ellipses. Cela me permettait d’évoquer trois-cents ans d’existence en accéléré tout en impliquant le lecteur.

Sachant que j’allais sauter de quinzaines d’années en quinzaines d’années et que le personnage principal allait changer de visage, je devais trouver comment guider le lecteur, qu’il puisse se dire où il est et avec quel personnage. La scarification de Carbone est un indice visuel, comme le gros plan en début de chapitre, qui permet d’identifier le visage qu’elle aura dans cette séquence.

Quelle est la symbolique de la couleur bleue que prend le dernier avatar de Carbone ?

Il y a une symbolique hindoue : Carbone a une peau bleue et quatre bras, comme Vishnou. Le principe des réincarnations et la philosophie se rapprochent énormément de l’hindouisme et du bouddhisme. C’est le message de Siddhartha, de Bouddha : la vie n’est que souffrance et il faut arriver à se débarrasser de cette souffrance pour atteindre l’illumination et quitter ainsi le cycle des réincarnations.

Le réseau, temple de la connaissance

Une partie de l’histoire se passe dans le monde virtuel. Comment avez-vous eu l’idée de représenter le réseau ainsi ?

Je voulais une représentation qui ne soit pas du côté du numérique ou de la technologie. Je voulais donner l’impression de mouvement : c’est la matérialisation de quelque chose d’immatériel.

Au départ il y a l’océan primaire, qui a donné la vie. Lorsque cela se structure cela devient le réseau. À la fin, il y a un retour à quelque chose qui n’est plus structuré, une conscience qui est globale et qui supprime l’individu.

L’utilisation du négatif s’est imposée assez rapidement, pour distinguer très clairement ce qui se passe dans la réalité de ce qui se passe dans le réseau. J’ai choisi les tons bruns par tâtonnement, à force de faire des essais sur Photoshop. La couleur dorée est influencée par les tableaux de Klimt et par la photographie du réalisateur Darren Aronofsky dans The Fountain. Ce côté doré me plaisait et tranchait avec le reste de l’album. C’est comme cela, à force d’expérimentations, que je suis arrivé à ce résultat. Avec Shangri-La, les lecteurs avaient vraiment apprécié toutes les pages dans l’espace, ces moments de pause, où on était un peu submergé. Je voulais retrouver le même genre de sensations avec le réseau.

Parlez-nous des décors. Urbains ou sauvages, ils sont particulièrement saisissants.

Pour moi c’est très reposant de dessiner les décors urbains. Il y a un côté un peu mandala à remplir une case avec un bâtiment. Je fais tout à la main. J’ai une très grande table d’architecte et une très grande règle et je trace mes points de fuite à l’ancienne. Dans l’école d’art appliqué où j’ai étudié à Chambéry, j’ai eu des cours d’architecture mais je détestais ça à l’époque, c’est venu assez tardivement cet amour pour les décors.

La principale difficulté pour moi, c’est que c’était la première bande dessinée où je dois dessiner des paysages actuels. Shangri-La, c’est l’espace, la station spatiale, c’est plutôt exotique. C’est encore plus le cas dans La Belle Mort ou Adrastée. Là je savais que j’allais devoir dessiner le monde tel qu’on le voit aujourd’hui, et pourtant arriver à trouver un côté graphique et des couleurs qui aient autant d’impact que ce que j’ai pu faire dans les bandes dessinées précédentes.

D’où le fait de faire voyager énormément les personnages. Ce sont principalement des décors que je connais et qui m’ont marqué. J’ai pu ajouter des détails pour rendre l’image plus vraie, en particulier en Inde. Voyager à travers le monde me permettait de diversifier le dessin. Cela s’est imposé comme une nécessité pour montrer une fin de l’humanité en général et pas seulement du point de vue occidental.

Je voulais aussi une palette de couleurs très impressionnistes, particulièrement quand on est dans la nature. Pour le lever de soleil en Australie, par exemple, le but était que les lecteurs ressentent les mêmes émotions que Carbone et Silicium à la vue de ce paysage.

On voit ces robots ressentir des émotions et même pleurer. Il y a une évolution émotionnelle très nette chez Silicium et surtout Carbone.

Pour moi les pleurs sont le principal vecteur graphique de leur humanité. Cela montre qu’ils sont réellement dotés de l’empathie qui leur a été implantée de manière artificielle au début.

Il y a une évolution qui correspond à leur maturation. Leur enfance se traduit dans le réseau, l’adolescence c’est leur désir d’ouverture, jusqu’à ce qu’ils deviennent des adultes, puis des vieilles âmes qui arpentent le monde.

Je voulais montrer cette évolution. Et je voulais que Silicium soit la personnalité mutique, qui assouvit ses désirs, car c’est ce qui est attendu des garçons. Au contraire le côté social est porté par le personnage féminin car c’est ce qui est inculqué aux filles.

Vous avez parlé au début de l’entretien de l’importance du corps et du déterminisme genré.

Je voulais traduire le déterminisme instauré par les différences de traitement entre les genres. Silicium est doté d’une apparence masculine, il est celui qui assouvit son besoin de liberté, alors que Carbone est dans le lien social, la communication, la responsabilité. Ce sont deux IA identiques mais qui sont traitées différemment par leur entourage à cause de leur genre. Elles n’auront pas les mêmes expériences, pas les mêmes interactions et par conséquent elles évoluent différemment.

Silicium et Carbone représentent le désir et l’intellect, la pulsion et la raison. La fin est ambivalente, l’un décide de suivre l’autre, à chacun de déterminer si cet aboutissement est positif ou non. Mais le lien qui les unit est plus fort que toutes ces considérations, et cela c’est positif.

La fin est ambivalente, mais le ton général est plutôt sombre.

L’humanité subit une sorte de déchéance, le monde devient pré puis post apocalyptique. On ne va pas se mentir, ce n’est pas joyeux. Mais pour moi on va davantage vers une transition qu’une apocalypse. Il y a des changements de société, des moments plus sombres, mais il s’agit d’un appel à faire un pas de côté pour imaginer d’autres choses, plutôt que d’une vision catastrophiste.
Photo : Lise Lamarche

Quel sera votre prochain thème et vos autres projets ?

Je continue le travail collectif sur Midnight Tales, le tome 5 sortira en mars 2021. Je vais commencer le scénario des tomes suivants. J’ai besoin aussi de faire une grosse pause après Carbone & Silicium. J’ai le même blocage et la même pression qu’après Shangri-La. Je veux que mon prochain ouvrage ait autant de force et d’impact, et cela se mûrit. Pour faire de la science-fiction d’anticipation, qui parle des problématiques d’aujourd’hui, il faut s’imprégner du quotidien.

Le prochain thème sera quand même dans la continuité de Shangri-La et de Carbone et Silicium, cela formera une sorte de trilogie. Shangri-La était le constat d’échec du capitalisme, Carbone & Silicium est l’échec de notre capacité à agir en collectivité. Je voudrais que le prochain album soit la réussite de la collectivité. C’est notre seule et unique porte de sortie pour le futur. Je voudrais ouvrir les imaginaires sur ce qu’on peut imaginer du futur.

(par Lise LAMARCHE)

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Toutes les planches sont extraites de : Carbone & Silicium - par Mathieu Bablet - Ankama - 22,90 €

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