Angoulême 2020 : Que penser de la sélection officielle ?

5 décembre 2019 9 commentaires
  • Il y a deux semaines, le FIBD communiquait la sélection officielle du prochain festival d'Angoulême. Comme chaque année, la liste est minutieusement scrutée par les professionnels du métier et les amateurs de bande dessinée, chacun y allant de son analyse. Certains épinglaient ce choix fait par un "festival de l'entre-soi élitiste" alors que d'autres évoquaient un palmarès "éclectique". Qu'en est-il vraiment ?

Nous avons posé la question à Stéphane Beaujean, directeur artistique du festival, qui nous parlait alors de sa conception des Fauves d’Angoulême « Cela fait plusieurs années que l’on travaille sur deux choses. À partir du moment où il n’y a pas de prix concurrents du FIBD, il faut être responsable vis-à-vis du secteur. C’est un festival qui est là pour faire émerger la culture dans ce qu’elle a de plus avant-gardiste, mais puisqu’il est aussi le seul prix qui a des résonances importantes pour le secteur, il doit avoir la responsabilité de porter son développement, son équilibre. À un moment il faut avoir un rôle de responsabilité industrielle et civile, et donc pour moi, il est important que le festival d’Angoulême soit le reflet de la réalité de l’édition. »

Angoulême 2020 : Que penser de la sélection officielle ?
Stéphane Beaujean lors de la conférence de presse du FIBD 2020.

Des mots apaisants qui n’ont pas empêché les lazzis à l’encontre d’un festival jugé élitiste et peu représentatif du marché. Au final, 82 albums sont en lice pour espérer remporter l’un des onze prix remis le 1er février prochain au théâtre d’Angoulême. Procédons à un peu d’arithmétique pour analyser la situation.

La sélection officielle, comme à l’accoutumée, fait une -très- belle part à la bande dessinée alternative, on retrouve ainsi des éditeurs indépendants historiques comme L’Association qui revient à trois reprises dans les nommés, tout comme les éditions 2024 et Cornélius, ce qui est plutôt remarquable pour des éditeurs qui n’ont pas le même nombre de sorties que Dupuis ou Delcourt. On retrouve ensuite de quelques labels moins célèbres comme Super Loto Éditions, Delirium ou l’Employé du Moi.

Super Loto Éditions, éditeur à la production modeste mais de qualité fait partie de la sélection officielle grâce à "Guerre" de Marion Jdanoff.
© Super Loto Éditions

Cependant, s’il y a un éditeur parmi les gros qui tire son épingle du jeu cette année, c’est bien Delcourt. L’éditeur français, pourtant peu présent en 2019 avec seulement une nomination, a réussi à placer cette année pas moins de six albums dans la chasse aux Fauves. Du côté des autres maisons d’éditions traditionnelles, Dupuis et Casterman s’en sortent aussi très bien avec respectivement cinq et quatre albums en course, tandis que Dargaud et Glénat reviennent trois fois dans la sélection.

Où est Le Lombard ?

Une question se pose alors : mais où est le Lombard ? La maison d’édition belge n’était déjà pas représentée l’année dernière, mais elle est totalement absente de ce cru 2020 ! On aurait cependant pensé qu’un album comme Les Deux Vies de Pénélope de Judith Vanistendael, que l’on retrouve dans la sélection du Prix Wolinski-Le Point et dans celui du Grand Prix de la Critique ACBD aurait pu y trouver sa place.

Delcourt, Dupuis, Casterman, Dargaud et Glénat, piliers du marché comptent tout de même 21 albums sur les 82 sélectionnés au FIBD, soit environ 25% de cette sélection, ce qui n’est pas négligeable. De plus, il ne s’agit pas forcément des titres les plus avant-gardistes de ces éditeurs, on y retrouve des univers patrimoniaux comme Spirou, Blueberry et même -indirectement- Photonik !

Luminary, entre hommage et réinterprétation au Photonik de Ciro Tota et Jean-Yves Mitton.
© Glénat

Pour Stéphane Beaujean, il est important de protéger ces séries historiques « il faut leur redonner de la visibilité. Qu’elles aient étés invisibilisées à un moment où elles écrasaient le marché, c’était moins grave : elles n’avaient pas la labellisation artistique, mais n’avaient pas de problèmes pour vivre. Aujourd’hui, c’est différent et il faut se réinvestir là-dessus, parce qu’il y a un rôle à tenir. Pour toutes ces raisons j’essaie d’amener le palmarès là où il doit être pour être utile au secteur et au lecteur. »

Beastars T.6

Actes Sud, qui n’est pas un éditeur historique du marché de la BD mais n’en reste pas moins un gros acteur, revient lui aussi à cinq reprises dans la liste des albums nommés, une très belle performance.

Ki-Oon, Urban Comics et Panini Comics qui sont eux aussi loin d’être des indépendants réussissent à se faire une petite place dans la compétition, avec des titres plutôt grand public comme Beastars ou l’excellente série The Mighty Thor.

The Mighty Thor

Statistiquement, les maisons d’éditions indépendantes sont donc majoritaires au sein de la sélection officielle du festival d’Angoulême, même si le différentiel avec les gros éditeurs n’est pas si important. Cette liste n’est donc pas représentative du marché, bien au contraire. L’édition alternative y est en effet bien plus présente qu’elle ne l’est sur les étals où les mangas triomphent (40% en volume). On notera que l’on entend moins de plaintes lorsque les albums d’avant-garde sont totalement invisibilisé d’autres compétitions comme le Prix Fnac / BD France Inter ou le Grand Prix de la Critique ACBD.

Que la grand-messe de la bande dessinée de fin janvier, la plus importante de France, se fasse l’écho de la bande dessinée alternative est plutôt une bonne chose : cela met en avant des auteurs peu connus, voire inconnus dans un esprit de découverte. Faute de cela, ces acteurs du marché n’auraient jamais droit à la lumière. Or, c’est de là que le 9e art trouve d’ordinaire son renouvellement. Il faut soutenir ce qui apparaît souvent comme un sacerdoce, comme en témoignent dernièrement les mésaventures de la maison d’édition Komikku.

Sans des festivals comme le FIBD, il n’est pas certain que des titres comme "Un matin avec Mlle. Latarte" soient mis en avant.

Il y a donc certes des oubliés dans cette sélection, qu’il s’agisse d’auteurs ou d’éditeurs, mais sur les quelque 350 maisons d’édition de BD en activité en France aujourd’hui, pour près de 5000 sorties par an, ne retenir que 82 albums et s’assurer une juste représentativité de chacun tient de la quadrature du cercle. Le FIBD a donc fait le choix de mettre en avant les invisibles du marché où l’on retrouve néanmoins des auteurs français, belges, américains, canadiens, argentins, japonais,..., des blockbusters du 9e art tout comme des œuvres plus intimistes. La sélection est donc bien éclectique.

Est-elle aussi élitiste ? Un peu oui, mais moins qu’elle ne l’a été, et on notera cette année le retour du prix du public. Sans oublier que dans sa programmation, le FIBD ne met pas de côté les séries grand public et les personnages historiques, Batman avait par exemple les honneurs d’une imposante exposition en 2019.

Les Indes Fourbes, X-Men : Grand Design, Dora, Spirou, Le Dernier Atlas, l’Amour Dominical, Radiant, Papa Maman Fiston, My Hero Academia... La sélection 2020 du FIBD reflète bien la diversité du 9e Art, pas celle du marché, mais de la créativité.

Voir en ligne : Le site de l’évènement

(par Vincent SAVI)

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FESTIVAL INTERNATIONAL DE LA BD D’ANGOULÊME 2020
Du 30 janvier au 2 février 2020.

Crédits photos : Didier Pasamonik (L’AgenceBD)

 
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9 Messages :
  • C’est bien que vous pointiez l’étonnante absence du livre de Judith Vanistendael – clairement une des plus belles bandes dessinées de l’année.

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  • Et que dire de la sélection jeunesse ? Pas de Lombard, pas de Gouttière et la présence de My Hero Acedemy T20 est plus que discutable

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    • Répondu le 8 décembre 2019 à  09:12 :

      Ce n’est ni un concours d’entrée d’une Grande École avec une règle du jeu stricte pour définir qui sera premier ou dernier, ni une compétition sportive ou des auteurs s’inscriraient volontairement pour participer. Ces prix sont décidés par un jury qui prend comme carte de menu un nombre d’ouvrages parus dans une période et décide d’attribuer un classement selon ses goûts. Vous prenez une autre jury, vous aurez une autre résultat. Ce n’est pas une science exacte. À lire Stéphane Beaujean, on a l’impression qu’il est chargé d’une mission divine : "C’est un festival qui est là pour faire émerger la culture dans ce qu’elle a de plus avant-gardiste, mais puisqu’il est aussi le seul prix qui a des résonances importantes pour le secteur, il doit avoir la responsabilité de porter son développement, son équilibre." Calmez-vous, vous n’êtes que directeur artistique d’un salon régional, pas le Pape de la BD !

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      • Répondu le 9 décembre 2019 à  07:28 :

        Si je puis me permettre, deux corrections à votre intervention :
        - c’est bien une "compétition sportive", comme vous l’écrivez, puisque la participation est conditionnelle à la volonté des éditeurs, qui proposent des livres au Comité de Sélection. Certains éditeurs envoient toute leur production, d’autres opèrent un tri en amont, et d’autres encore choisissent de ne rien envoyer, pour des raisons qui leur appartiennent.
        - la Sélection Officielle n’est pas un classement, et elle n’est pas établie par un jury. C’est une Sélection, dans laquelle tous les titres sont nommés à égalité. Ce sera par la suite au Jury de déterminer qui, au sein des titres de la Sélection, remportera tel ou tel prix.

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        • Répondu le 16 décembre 2019 à  08:53 :

          Les éditeurs ne sont pas les auteurs des livres. Qui est le sportif ?

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        • Répondu le 16 décembre 2019 à  08:59 :

          Mais ces ouvrages sélectionnés ne sont pas comparables et les mettre en compétition n’a pas de sens. Dire que tel est meilleur qu’un autre se fait sur des critères subjectifs, forcément.

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      • Répondu le 13 décembre 2019 à  11:56 :

        Vous avez bien raison, sauf que tout le monde prend ça comme la révélation divine.

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        • Répondu par Henri Khanan le 14 décembre 2019 à  18:44 :

          Cette sélection me semble plutôt en amélioration par rapport à celles des années précèdentes, (en dépit d’une préfèrence marquée pour les petits éditeurs et leurs albums peu remarqués jusqu’ici, qui occultent d’autres albums aussi intéressants parus chez des labels plus importants, sans parler de ce qui peut ressembler à un certain favoritisme. Peut on être à la fois décideur et éditeur ou préfacier et propriétaire des originaux ?). Reste à savoir quels seront les heureux élus !

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          • Répondu par kyle william le 15 décembre 2019 à  13:56 :

            Sur le principe et malgré le récurrent procès en snobisme qui lui est fait, je trouve bien qu’Angoulême défende les petits éditeurs. Ce sont eux qui prennent vraiment des risques en publiant des livres.

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