Dominique Bertail (« Ghost Money ») : « Ce serait une petite mort que d’avoir un style ! »

15 août 2011 1 commentaire
  • {{Dominique Bertail}} et {{Thierry Smolderen}} signent l’une des séries les plus intéressantes du moment. À mi-chemin entre le thriller, l’anticipation et le récit d’auteur, {Ghost Money} séduit grâce à la parfaite maîtrise de sa narration et au graphisme particulier de Dominique Bertail. Ce dernier évoque avec nous cette série de géopolitique-fiction.
Dominique Bertail (« Ghost Money ») : « Ce serait une petite mort que d'avoir un style ! »

Quelle a été la genèse de votre série, Ghost Money ?

Nous avons été choqués, Thierry Smolderen et moi, par le comportement des néoconservateurs aux États-Unis suite aux attentats du 11 septembre 2001. Ghost Money était à l’origine une réaction à ces événements. Thierry suit mes envies de dessin depuis de nombreuses années, à travers mes carnets de croquis. J’y faisais beaucoup de dessins de mode, de design, de paysage, etc. Ces illustrations lui ont donné envie de me proposer cette histoire, issue de nos préoccupations et de nos envies communes. Nous parlons plusieurs heures par jour au téléphone de Ghost Money, d’actualité, de cinéma, d’architecture, de peinture, d’histoire de la BD, de la vie... Nous sommes vraiment très proches.

Cette série est à contre-courant de la production actuelle. Les éditeurs demandent qu’on leur présente des histoires développées en un nombre limité d’albums. Et vous êtes parti sur un récit de longue haleine, et qui est surtout très dense.

Oui, nous allons sans doute développer cette histoire en une dizaine de tomes. Ce n’est qu’avec une série que l’on a le temps de faire exister des personnages ! À un moment donné, après avoir réalisé plusieurs albums, l’auteur en vient à écrire pour les personnages et non plus seulement pour l’histoire. Dans les one-shot, les personnages sont plus des outils qui permettent de raconter une histoire.

C’est très agréable de travailler avec Thierry car on entre dans un processus de procréation qui nous permet d’aller plus loin avec les personnages.
Et puis il y avait aussi, au départ, une petite pointe de provocation, à se lancer dans un tel projet de thriller, dans un contexte où la BD « d’auteur » était d’un meilleur goût. Thierry et moi en sommes plus que friands mais c’était en train de devenir un moule dans lequel on n’avait pas trop envie de se formater. Et puis, le thriller nous permet de travailler tout ce qui nous plaît, on se prend vraiment au jeu.

Extrait de Ghost Money - T3
(c) T. Smolderen - D. Bertail - Dargaud

« Ghost Money » est un thriller d’anticipation, où vous partagez certaines réflexions sur ce que sera le monde dans quelques dizaines d’années.

Oui et non. Nous envisageons surtout Ghost Money comme un récit contemporain. Il ne s’agit pas de science-fiction, ni même d’anticipation. Nous avons juste réalisé un saut dans le temps de 20 ans afin d’avoir plus de liberté par rapport aux éléments géopolitiques, c’est-à-dire les pays et les chefs d’état en poste. Nous essayons de réaliser un portrait du monde d’aujourd’hui, plutôt que de retranscrire notre vision du futur. Toutes les technologies évoquées dans Ghost Money existent. Nous montrons juste leur évolution, l’étape qui suit notre actualité. Les avions suborbitaux existent. Voyez « Virgin Galactic ». Les chercheurs, grâce à la nanotechnologie, sont à deux doigts de pouvoir faire voir un aveugle, etc. Vous voyez, nous sommes plus proches de notre réalité que de la science-fiction !
Thierry et moi-même sommes tous les jours étonnés : nous vivons dans de la science-fiction. C’est cette réalité-là que nous mettons en scène.

Comment qualifieriez-vous l’écriture de Thierry Smolderen ?

Thierry a une écriture « néo-baroque », caractérisée par une accumulation de points de vue et de thématiques. C’est un historien de la bande dessinée, son savoir, sa pensée, sont extrêmement présents dans son travail. C’est passionnant de le voir expérimenter et appliquer ses théories sur la narration dans une série dite « mainstream » et cela en toute jubilation, sans jamais être dogmatique. Il est très conscient du genre et de ses fondamentaux mais n’en reproduit jamais les clichés. Son écriture est aussi issue de ses recherches sur le romanesque et le feuilleton romantique du 19e siècle, qui correspondent aux origines de la bande dessinée.

Extrait de Ghost Money - T3.
© T. Smolderen - D. Bertail - Dargaud

Vous accordez beaucoup d’importance à l’esthétique dans votre graphisme. On vous sent parfois proche de la ligne claire, parfois votre style est plus contrasté, plus sombre, dans les scènes dures et mouvementées.

Oui. J’essaie de varier mon trait en fonction des ambiances, des scènes. J’ai même opté pour des traits différents en fonction des personnages. Par exemple, j’utilise un outil très fin pour Lindsay. Je m’inspire du trait d’Ernest Howard Shepard l’auteur de Winnie L’Ourson et de celui de Ruppert & Mulot. J’adore la fragilité de leur trait.
Pour Gellet, le taré, je lorgne plus du côté de Jean Giraud lorsqu’il dessinait Ballade pour un cercueil ou Le Spectre aux balles d’or (Blueberry). Pour Chamza, je regarde plutôt René Gruau, Boutet de Monvel, des illustrateurs de mode. J’essaie d’avoir un langage graphique pour chaque personnage.

Certains, comme Umar, sont plus contrastés.

Effectivement. Cela dépend de l’atmosphère, du monde dans lequel il évolue. Mon trait est plus « flottant » pour Umar, le personnage est plus ambigu
J’ai toujours fui l’idée d’avoir un style graphique unique. Ghost Money est graphiquement le fruit de cette fuite. La couleur y pose un filtre et apporte une homogénéité à l’ensemble. Je ne veux pas gêner la lecture, imposer ma présence, je n’ai pas envie que cela se transforme en un travail graphique…

Extrait de Ghost Money - T3.
© T. Smolderen - D. Bertail - Dargaud

Pourquoi voulez-vous éviter d’avoir un style ?

Ce serait un constat de mort que d’en avoir un ! Ce serait vraiment la pire des angoisses. Cela signifie que j’aurais fait le tour de mon dessin et donc que plus rien ne m’animerait, que cela ne servirait plus à rien d’avancer… Ce serait une petite mort, vraiment. Chaque jour, chaque case représente un nouveau monde.
En ayant un style, je mettrais un ego standardisé en avant. Je suis avant tout au service des personnages. Au pire, le « style » finit par se former de tous les petits lapsus qu’on n’arrive pas à éviter.
J’aime le travail d’Hergé ou d’Otomo car ils se mettent en retrait par rapport à ce qu’ils racontent. Ils sont extrêmement présents dans leurs histoires, mais ne recherchent pas à s’imposer au lecteur ! Contrairement à Hugo Pratt, par exemple. Quand vous lisez un Corto, vous avez l’impression que Pratt regarde par-dessus votre épaule et s’apprête à dire : « Tu vois, c’est moi qui ai dessiné ce récit ». Mais ça ne m’empêche pas d’aimer passionnément son travail.

Vos albums sont graphiques, mais aussi très dynamiques.

À chaque instant, j’ai peur de mal faire. Je passe énormément de temps sur chaque case. Et puis, j’ai du mal à envisager une certaine frivolité par rapport à un dessin qui va être imprimé ! Oui, il y a toujours une gravité dans l’idée de voir son travail imprimé. C’est sacré ! Du coup, j’essaie de travailler au mieux et de ne pas avoir à regretter des dessins lorsque je feuilletterai le livre imprimé. Il y a bien sûr de nombreuses choses qui me font mal lorsque je regarde mes albums après coup. Mais je sais que j’aurais été honnête en dessinant ces planches.
J’aime aussi essayer de choper un côté un peu cristallin, une « sur-netteté ». Il y a une certaine poésie dans les films et les jeux en haute définition, ainsi que dans les images de synthèse. Mais en même temps, j’essaie tout le temps de casser mon trait, de le briser, de le salir. En fait, je fais de la H.D. salie (Rires).

Illustration publicitaire pour "Linde Werdelin"
(c) Linde Werdelin - D. Bertail - T. Smolderen- Modules – Etranges

Quelle technique utilisez-vous ?

L’encrage traditionnel, au feutre noir. J’utilise un marqueur gris pour poser les lumières et donner une texture. Je réalise les couleurs à l’ordinateur. Je n’arrive pas à dissocier les couleurs du dessin. À mes yeux, la couleur fait partie intégrante du dessin. J’ai toujours été étonné qu’en bande dessinée, beaucoup d’auteurs séparent les deux démarches !

La couverture du troisième album est à contre-jour, pourquoi ?

J’aime quand la source lumineuse vient de l’image-même. J’ai appris à gérer cette particularité graphique quand je travaillais les dessins de pages d’accueil de Coconino World qui étaient faites pour l’écran, lui-même lumineux .Ce qui m’intéressait dans cette couverture, c’était de dessiner une explosion en contre-jour, une source lumineuse en contre-jour. Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime l’idée…(Rires)

Quels sont vos projets ?

J’ai un projet en cours avec Fluide Glacial. Sinon, je réalise des publicités pour une marque de montre de prestige (Linde Werdelin). Je travaille pour eux toute l’année. J’ai réalisé des affiches, des illustrations, et même des pages de BD avec Thierry Smolderen au scénario. On s’amuse beaucoup, c’est passionnant, du vrai feuilleton.

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(c) Linde Werdelin - D. Bertail - T. Smolderen - Modules –Etranges

(par Nicolas Anspach)

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Lire les chroniques de Ghost Money T3, T2 et T1.

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Photo : (c) Nicolas Anspach

 
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