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"Old" : M. Night Shyamalan adapte la bande dessinée "Château de sable" de Frederik Peeters et Pierre Oscar Lévy

  • À l'occasion de la sortie en salle de l'adaptation de "Château de sable" par M. Night Shyamalan, les Éditions Atrabile rééditent le roman graphique écrit par Pierre Oscar Lévy et dessiné par Frederik Peeters, paru une première fois en 2010. Entre une bande dessinée d'auteurs au scénario implacable et au dessin virtuose et un film qui répond aux canons du blockbuster contemporain, (que) faut-il choisir ?

Le point de départ est simple mais ses enjeux sont énormes : treize personnages, de tous âges et de toutes conditions, se retrouvent confrontés, sur une plage, à un phénomène aussi brusque qu’incroyable. En quelques heures, leurs relations et leurs vies mêmes sont remises en cause, dans un bouleversement inexpliqué et apparemment irrationnel.

"Old" : M. Night Shyamalan adapte la bande dessinée "Château de sable" de Frederik Peeters et Pierre Oscar Lévy
Château de sable © F. Peeters / P. O. Lévy / Atrabile 2021

Cette plage, endroit paradisiaque inondé de soleil, devient vite une prison à ciel ouvert. Impossible de la quitter - de la fuir en fait, ce qui s’y déroule tenant du cauchemar éveillé. De la négation de l’invraisemblable à l’acceptation de la pire fatalité, les personnages vivent une large palette d’émotions et d’échanges. La surprise et l’incompréhension, puis la peur et les tensions les poussent dans leurs retranchements et les obligent à faire des choix.

Château de sable © F. Peeters / P. O. Lévy / Atrabile 2021

La bande dessinée écrite par Pierre Oscar Lévy, dessinée par Frederik Peeters et éditée par Atrabile en 2010 - l’un des plus grands succès de librairie de la maison d’édition alternative suisse - démarre comme un conte fantastique mais se développe comme un thriller psychologique nuancé de huis clos policier. Le rythme des enchaînements, la pertinence et l’universalité des questions posées ainsi que la puissance du dessin lui donnent la vivacité d’un page turner et la profondeur d’un ouvrage philosophique, que l’on peut relire sans se lasser.

La tentation d’en faire une adaptation pour un média de masse comme le cinéma ou la télévision est donc fort compréhensible. Et si M. Night Shyamalan a une bien jolie anecdote - la bande dessinée lui aurait été offerte par sa fille à l’occasion d’une fête des pères - pour raconter l’origine de son choix, il est indéniable qu’il avait là une matière de première qualité pour obtenir un scénario à succès. Voire un film marquant, susceptible de plaire à de nombreux spectateurs grâce au suspens qu’il peut développer et aux questions qu’il soulève.

Qu’en est-il ? Son film Old, sorti dans les salles françaises le 21 juillet, est-il à la hauteur de la bande dessinée ? Certes, une adaptation libre - les auteurs du livre n’ont pas été impliqués dans la réalisation du long-métrage - n’a pas à être systématiquement comparée à son point de départ et chaque œuvre mérite d’être appréhendée pour ses qualités intrinsèques. Mais quand l’idée centrale, qui conditionne toute l’histoire, est à ce point identique, difficile de ne pas faire de parallèle.

Old © M. Night Shyamalan / Universal Pictures 2021

Le réalisateur de Sixième Sens (1999) et de Split (2017) a parfois fait sensation. Sa maîtrise solide de la technique cinématographique et son goût pour les révélations et retournements finaux l’ont rendu populaire, mais ont aussi entraîné des déceptions. Old ne déchaînera pas les passions. Honnête blockbuster, c’est un divertissement correct mais assez vite oublié. Malgré quelques scènes réussies, l’ensemble manque de souffle. Après une introduction longuette et dispensable, totalement absente de la bande dessinée, la succession de « séquences fortes » produit plus de lassitude que de surprises.

Château de sable (couverture de la première édition) © F. Peeters / P. O. Lévy / Atrabile 2010

La subtilité inégale des acteurs - même Gael García Bernal peine à tirer son épingle du jeu - ne compense pas la faiblesse de l’écriture. On sent que M. Night Shyamalan a tenu à leur donner un peu de profondeur, mais l’approche un peu pataude de leur passé et de leurs relations empêche de s’y attacher vraiment - au contraire, là encore, de ce que provoque la bande dessinée. Le double retournement final, à rebours des choix scénaristiques de Pierre Oscar Lévy et Frederik Peeters, est pour le moins convenu et a surtout la conséquence d’amoindrir l’impact des enjeux de départ.

Château de sable (couverture de la nouvelle édition) © F. Peeters / P. O. Lévy / Atrabile 2021

Car c’est que qui manque le plus au film : la dimension réflexive. Là où les auteurs de la bande dessinée étaient parvenus à trouver un équilibre entre mystère, suspens, psychologie et questionnements presque métaphysiques, Shyamalan, en se focalisant sur la résolution de l’intrigue, perd en humanité. Il élude certaines situations qui auraient pu gêner la production ou la diffusion du film, par exemple l’éveil à la sexualité ou les conséquences physiques du grand âge. Les mouvements de caméra, qui donnent l’impression que le réalisateur craint d’être enfermé dans son propre huis clos, et les rares effets horrifiques ne suffisent cependant pas pour ancrer le film dans le cinéma de genre. L’entre-deux déçoit.

Faut-il pour autant bouder ce film ? Si l’envie d’un pur divertissement entre une glace et une pizza se fait sentir, on peut céder à la tentation. Cela fera alors une motivation supplémentaire pour lire ou relire Château de sable.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Château de sable - Par Frederik Peeters (dessin) & Pierre Oscar Lévy (scénario) - Atrabile - collection Bile blanche - première édition en 2010 - 22,3 x 29,6 cm - 104 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 9 juillet 2021.

Old - réalisation & scénario (d’après Château de sable) par M. Night Shyamalan - production par Blinding Edge Pictures - distribution par Universal Pictures - musique par Trevor Gureckis - avec Gael García Bernal, Vicky Krieps, Rufus Sewell, Nikki Amuka-Bird, Ken Leung - 108 minutes - sortie en France le 21 juillet 2021 (film interdit en salle aux moins de 12 ans).

Consulter le site de Frederik Peeters.

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