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Rencontre avec Alex Chauvel et Guillaume Trouillard : « Le taoïsme peut être considéré comme une des premières manifestations d’une pensée libertaire et anarchiste. »

  • Guillaume Trouillard et Alex Chauvel sont sortis des sentiers battus pour revisiter de manière très personnelle l'art graphique chinois. Dans un livre-objet qu'on peut également qualifier d'objet d'art, on accompagne le sage chinois Song-Jiang dans quatre superbes pérégrinations oniriques. Un véritable défi relevé haut la main par les deux auteurs et éditeurs qui relatent leur voyage expérimental pour arriver à la publication des "Quatre Détours de Song-Jiang".

Guillaume Trouillard et Alex Chauvel, quel a été le moteur de votre projet ?

Guillaume Trouillard : Au départ, j’avais envie de proposer un hommage à la peinture et aux rouleaux chinois que j’ai découverts lors d’un voyage en Chine puis j’ai eu l’idée d’en faire de la bande dessinée, ou du moins, une proposition inspirée de la bande dessinée en reprenant graphiquement le motif de cet art.

Je n’ai pas réussi à trouver le temps nécessaire parmi toutes mes activités pour écrire le scénario de ce projet. J’en ai parlé à Alex qui travaille sur les cartes, les territoires... Il était parfait pour écrire l’histoire. C’est plus le type de récit qu’Alex proposait que ses connaissances sur la Chine qui a été à l’origine de notre collaboration.

Alex Chauvel : J’ai rencontré Guillaume aux Beaux-Arts d’Angoulême où il était venu comme intervenant. Pour travailler sur le projet, j’ai fait des recherches et beaucoup lu afin de m’imprégner de la culture chinoise.

Rencontre avec Alex Chauvel et Guillaume Trouillard : « Le taoïsme peut être considéré comme une des premières manifestations d'une pensée libertaire et anarchiste. »
© Les Quatre Détours de Song-Jiang, ed. La Cerise - photo : Raphaël Poletti

Comment avez-vous pensé et travaillé l’objet-livre ?

Guillaume Trouillard : L’idée première était de présenter le livre en accordéon. Les rouleaux chinois sont en tissu car le papier casse. Même en Chine, les déclinaisons en ouvrages de rouleaux chinois anciens sont en accordéon. L’idée d’aller plus loin dans le livre-objet en y ajoutant des cartes est une proposition d’Alex.

La question du choix du papier, du façonnage et du format, s’est posée en parallèle de la dernière étape du dessin. Avec Julien [1], on a fabriqué plusieurs maquettes et on a poussé assez loin le côté prototype. On a fait des impressions au format avec les papiers exacts des papetiers. On a également poussé assez loin l’échantillonnage puis on a finalement opté pour un format assez grand. On a travaillé de manière empirique.

© Les Quatre Détours de Song-Jiang, ed. La Cerise - photo : Nadine Riu

Alex Chauvel : J’ai également une maison d’édition [2], qui publie des livres-objets à manipuler, livres à combiner, livres à trous, livres à mélanger. Et avec notre façon de travailler, il est arrivé plus d’une fois que le devis d’un imprimeur nous oblige à changer notre fusil d’épaule et donc à changer les enjeux de la narration. On est habitué à ce jeu de ping-pong qui ne nous pose pas de difficulté même pour modifier la forme de l’histoire en fonction de l’objet.

Pour plusieurs raisons, j’ai trouvé qu’il y avait un déséquilibre et qu’il fallait ajouter une deuxième partie à l’objet. Ce sont ces cartes. Contrairement aux rouleaux qui n’ont qu’un long objet en une ligne continue, ces cartes tiennent de la discontinuité. Les trigrammes sont constitués de lignes continues et discontinues. Il y avait pour moi une évidence à intégrer dans l’objet un système de base binaire. Huit cartes parce qu’il y a huit trigrammes. Il y a quatre conversations. Dans chacune de ces conversations, Song-Jiang apparaît avec un personnage. Or, le chiffre 5 est très important dans la philosophie taoïste. Il fallait donc intégrer un cinquième moment que sont les cartes. Le propos les a rendus nécessaires. J’ai un peu embêté Guillaume à ce sujet.

© Les Quatre Détours de Song-Jiang, ed. La Cerise - photo : Nadine Riu

Guillaume Trouillard : À ce moment-là, je me suis dit qu’on allait encore en rajouter dans le côté livre inclassable et compliqué mais finalement nous sommes allés dans ce sens. À la maison d’édition [3], ça nous a obligés à prendre en charge une partie importante de la fabrication, ce qui était nouveau pour nous. Si on imprimait le livre chez un imprimeur français, son coût augmenterait significativement pour passer à presque soixante euros et ce n’était pas le but. La seconde option était de l’imprimer en Asie du Sud-Est pour permettre d’absorber ces coûts de main-d’œuvre importants, mais ni Alex ni moi ne le souhaitions. Alex y a carrément mis un veto. On a donc réfléchi à une troisième option qui a été celle de demander à notre imprimeur de « tronçonner » le devis de manière à prendre nous-mêmes en charge une partie des postes onéreux, en organisant des ateliers et en faisant appel au bénévolat autour de nous. On est donc arrivé à un bon compromis au niveau du coût.

C’est un livre qui va au-delà de la lecture et c’est également un objet d’art. Quelle réception avez-vous eu de vos lecteurs ?

Guillaume Trouillard : Certains livres peuvent apparaître comme des paris très risqués, perdus d’avance, à contre-courant des tendances ou au contraire comme ce qu’on pense être les envies du lecteur et les désirs du moment, des livres qui ont un potentiel commercial. On ne s’est pas davantage posé la question parce que ce projet partait d’une envie et qu’il fallait aller au bout de la démarche. C’était une sorte de défi un peu fou. Je restais convaincu que si graphiquement le livre restait une proposition intéressante, un peu nouvelle, il n’y avait pas de raison qu’on échoue.

L’accueil a été au-delà de nos attentes. Le livre est sorti en octobre 2020 et on a dû faire un deuxième tirage. Début décembre, on n’avait plus aucun livre du premier tirage. On n’avait pas prévu d’épuiser le tirage en un mois.

Alex Chauvel : J’avais une confiance absolue dans les dessins de Guillaume. J’avais un peu peur que mes textes soient trop techniques et perdent un peu les lecteurs mais j’étais assez serein.

Guillaume Trouillard : Mais ce n’est pas aussi technique ! Alex a une façon de raconter assez ludique avec les couleurs différentes à chaque chapitre, des personnages forts en caractère et hauts en couleurs. La lecture est agréable, voire drôle. Ce n’est pas austère et « prise de tête », loin de là.

© Les Quatre Détours de Song-Jiang, ed. La Cerise - photo : Raphaël Poletti

Comment avez-vous abordé la technique avec Les Quatre Détours de Song Jiang ?

Guillaume Trouillard : Passé ce désir de rendre un hommage non dissimulé à la peinture chinoise de paysages, et dans les premiers tests que j’ai effectués, je me suis rendu compte que plus je me rapprochais de la technique de la peinture chinoise, moins le projet me paraissait intéressant… J’ai fait quelques tests avec le papier de riz, des pinceaux chinois, de l’encre de chine, mais je ne voulais pas d’un pastiche. Être un occidental qui tente de synthétiser en quelques mois une pratique séculaire est laborieux.

Finalement, j’ai trouvé quelque chose qui me permettait de rester fidèle à cette tradition et d’assumer mon statut d’auteur de bande dessinée, mon identité d’occidental, les codes de la peinture contemporaine et l’illustration relevant du dessin animé tout en restant connecté à la peinture chinoise. J’ai lu beaucoup de traités théoriques sur cette pratique que j’ai essayé de faire infuser mais en l’attaquant de la face opposée.

J’ai utilisé un cahier paraffiné, un vieux cahier datant des années 1920, gris, très texturé, avec une belle présence, qui, à la base, me rassurait sur la gestion des vides. J’aime le côté paraffiné car il n’absorbe pas l’eau, il est complètement imperméable et grâce à ça, se jouent à la surface des accidents et des coagulations, des échanges de matières imprévus et qui m’ont fait basculer vers la peinture abstraite ou moderne. Il y avait vraiment de la matière qui se créait. Et le fait que le papier ne soit pas absorbant permettait aux pigments de rester à la surface, et donc les aquarelles avaient une certaine puissance, ce qui donnait une touche pop, flash, dans mes propositions colorées. Ce n’était pas vraiment pensé.

Le mélange de tout cela et du mode opératoire pour isoler les éléments de décors et le personnage de fond qui vont être balancés de manière abstraite, les crayons de couleur pour rehausser, la plume… Cette composition est devenue un mix entre les dessins animés anciens où il y avait les personnages sur un Rhodoïd et les décors peints en arrière-plan. Il y a ce petit clin d’œil. Ça me permettait de flirter avec la peinture moderne tout en restant fidèle à la peinture chinoise traditionnelle.

Quels sont vos projets ?

Guillaume Trouillard : Je vais essayer de terminer un projet entamé il y a plus de dix ans qui s’appelle Aquaviva et qui paraît en fascicule depuis dix ans à un rythme très lent puisque se greffent, entre autres, mon travail d’éditeur très chronophage et Les Quatre Détours de Song-Jiang

J’aimerais enchaîner sur un autre livre qui est dans les cartons, un livre jeunesse sur la montagne avec Samuel Stento au scénario.

Il y a également un projet de science-fiction. Les Quatre Détours de Song-Jiang se caractérise par le fait que c’était un projet complètement différent de ce qu’on avait fait, Alex et moi, et c’était le but avoué. Quand j’ai parlé du projet à Alex, outre la volonté de rendre un hommage aux rouleaux chinois, il s’agissait de prendre un peu de distance avec ces projets, avec ces habitudes, et se permettre des sauts dans le temps, de changer de thématique et prendre un peu d’air et de hauteur.

Jusqu’à présent, je continue à faire des livres qui sont liés à la modernité, à notre monde, à la façon dont il tourne, aux questions politiques. Ce sont des livres engagés.

Avec Les Quatre Détours de Song-Jiang, Alex a retrouvé pas mal de ses thématiques, réflexes et logiques comme moi avec le taoïsme qui peut être considéré comme une des premières manifestations d’une pensée libertaire et anarchiste. Alors finalement tout se rejoint.

© Les Quatre Détours de Song-Jiang, ed. La Cerise - photo : Nadine Riu

Voir en ligne : Les Éditions de la Cerise - Les Quatre Détours de Song-Jiang

(par Nadine RIU)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les Quatre Détours de Song Jiang - Par Alex Chauvel & Guillaume Trouillard - Les Éditions de la Cerise - photogravure par Jimmy Boukhalfa pour Labogravure Image Bordeaux - 28,5 x 28,5 cm - leporello de 24 volets en couleurs avec 8 cartes insérées et bandeau - couverture cartonnée - parution le 23 octobre 2020 - 32 €.

En médaillon : Alex Trouillard et Alex Chauvel - Photo : Nadine Riu.

Crédit photos : Raphaël Poletti - Nadine Riu.

Interview retranscrite par Nadine Riu.

Lire la chronique de Frédéric Hojlo sur ActuaBD : Les Quatre Détours de Song-Jiang Les Editions de la Cerise - 2020.

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[1Julien Fouquet-Dupouy, assistant éditeur aux Éditions de la Cerise

[2Les Éditions Polystyrène.

[3Les Éditions de la Cerise

 
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