Leo ("Les Mondes d’Aldébaran") : « Transposer dans le futur des réactions exacerbées d’aujourd’hui, c’est ça la SF ! »

8 juillet 2020 0 commentaire
  • La galerie Huberty-Breyne de Bruxelles consacre son espace principal à une belle rétrospective consacrée à Leo : des planches de "Trent", mais surtout des crayonnés, des planches et des couvertures des "Mondes d'Aldébaran"... dont des inédits ! Rencontre avec son créateur.

Leo ("Les Mondes d'Aldébaran") : « Transposer dans le futur des réactions exacerbées d'aujourd'hui, c'est ça la SF ! »Dans cette exposition, on retrouve des planches de vos différentes séries, de Trent à Retour sur Aldébaran en passant par Anomalies quantiques. Concernant cette dernière série, vouliez-vous changer un peu d’air en lançant de nouveaux personnages et de nouvelles intrigues ?

Au contraire, cela va sans doute être difficile de me comprendre, mais à l’époque, j’avais le sentiment que je travaillais trop, et je voulais justement diminuer mon rythme de travail. Et j’ai tout d’un coup repensé à cette indication présente dans le premier cycle d’Aldébaran : un astronef qui partait en direction de cette planète, n’était jamais arrivé à destination... Malgré moi, je me suis mis à imaginer la destinée de ces survivants. J’ai raconté cela à mon épouse qui m’a tout de suite dit : « - Mais tu travailles déjà trop ! ». Et je lui ai répondu : « - Mais non, c’est complètement différent, je vais repartir avec de jeunes personnages : tout ce que j’appréciais dans le premier tome d’Aldébaran. »

L’exposition propose un cahier avec un scénario, ainsi que de premiers travaux

Vous vouliez retrouver des personnages emplis de fougue ?

Oui, des héros qui sont en pleine découverte, de la vie qui les entoure, de leur sexualité, et de leurs premières amours. Apparaît ainsi ce personnage de Manon, qui commence vraiment à me plaire : elle est différente de Kim, doté d’un caractère très opposé à celle-ci. En avançant dans le récit, je me suis dit qu’elles devaient toutes les deux absolument se rencontrer !

Leur différence de caractère joue également sur leur différence d’âge… et d’expérience par rapport aux événements auxquels elles sont confrontées !

Manon est plus jeune et un peu plus renfermée. J’ai donc imaginé cette rencontre dans Retour sur Aldébaran, en me demandant comme deux fortes personnalités pouvaient s’apprivoiser. Je voulais aussi que Kim se rappelle comment elle se comportait lorsqu’elle était jeune : impétueuse et efficace. Elles devaient vivre des aventures ensemble pour qu’une amitié naisse naturellement entre les deux personnages. Kim se sent d’ailleurs un peu coupable de ce que Manon vit...

Réunir ainsie les deux séries apporte un peu de fraîcheur à votre saga principale.

Je ne l’avais pas imaginé consciemment ainsi, mais c’est effectivement l’effet qui s’est produit. J’avais pourtant remis Manon à l’avant-plan par pur plaisir. Quant aux autres personnages d’Anomalies quantiques, j’essaye de les utiliser, mais mettre trop de personnages à l’avant-plan reste un exercice périlleux : on peut perdre le lecteur.

Ce sont les femmes qui conduisent l’intrigue. Vos héroïnes sont à la fois fortes, mystérieuses… voire dominantes.

J’aime que les femmes soient au cœur du récit. Forte de leur efficacité, elles cassent le mythe de l’homme en tant que super-héros. Mes héroïnes sont donc de femmes normales, qui peuvent agir comme les hommes, sans rester au niveau du faire-valoir.

Dessin inédit

Voulez-vous démontrer une forme d’émancipation ?

Pas volontairement. Je déteste surtout qu’une femme se cantonne à des minauderies pour que l’homme-Alpha puisse venir la sauver, qu’elle tombe dans les pommes au pire moment pour que le héros joue de sa superbe Je trouve cela par trop réducteur… pour ne pas dire ridicule.

Un autre élément qui traverse votre saga, c’est le bestiaire que vous inventez en permanence. Quelles sont les caractéristiques qui doivent prévaloir : le gigantisme ?

Les animaux ou les êtres doivent avant tout être plausibles dans leur environnement. J’essaye d’imaginer comment ils vont se mouvoir, pour que les morphologies soient adaptées à leurs besoins et éviter tout aspect loufoque ou délirant. Même si la grande majorité des lecteurs ne s’en rendent pas compte, je dois imaginer comme le squelette se compose pour disposer de cette crédibilité. Dans de précédents croquis, j’avais par exemple imaginé une bête très esthétique avec de belles cornes autour de la tête… avant de vite me rendre compte qu’elle ne pouvait alors pas se nourrir, car cela gênait l’accès à sa bouche. C’était idiot, donc je l’ai abandonnée.

C’est devenu votre marque de fabrique.

Initialement, dans le premier cycle d’Aldébaran, je me suis rendu compte que les paysages pouvaient sembler banaux. J’ai donc imaginé ces animaux étranges pour montrer qu’on se trouvait bien sur une autre planète, bien loin de la Terre. Et en effet, ces drôles de bêtes ont plu aux lecteurs, et comme j’aime lui faire plaisir, j’ai poursuivi dans cette voie. Dans mes moments de danger, j’ai alors inventé des animaux horribles. C’est presque devenu un jeu.

Dans les premiers albums, vous aimiez également créer de nouveaux engins. Sans doute vos talents d’ingénieur qui remontaient à la surface. Mais avec le temps, il semble que vous preniez plus de plaisir avec l’organique que la mécanique ?

Tout-à-fait, je suis ingénieur-mécanicien, mais j’ai perdu le goût de dessiner de nouveaux vaisseaux, au contraire des animaux. Les engins que je créais pouvaient effectivement fonctionner dans la réalité, mais j’ai le sentiment que c’était moins impressionnant que les animaux que je pouvais imaginer.

Une autre thématique présente dans votre premier cycle d’Aldébaran, puis qui a disparu au profit de la découverte, avant de revenir au premier-plan récemment, c’est l’organisation politique de la société mise en place sur ces exoplanètes. À quoi est dû ce retour aux sources ?

C’est revenu spontanément. Je me suis mis à la place des humains qui assistent à cette arrivée d’extra-terrestres. La peur de l’autre remonte d’un coup, la différence génère la frayeur et le rejet. Je voulais montrer que ce type de rencontre ne se déroule jamais comme on le voudrait : il y a des réactions instinctives qui remontent, pas toujours les bonnes. Cela dit, transposer dans le futur des réactions exacerbées d’aujourd’hui est l’apanage de la science-fiction.

Couverture, technique mixte.

Est-ce pour cela que vous avez augmenté la pagination de vos albums : pour avoir la place nécessaire de développer vos personnages dans leur dimension politique ?

Je me suis rendu compte que je devais raconter beaucoup de choses dans Retour sur Aldébaran pour préparer au reste du cycle. À cette grosse introduction manquait des scènes d’action. Je me suis alors rendu compte que je pouvais raconter un cycle autrement. Cinq tomes de 46 pages représentent cinq années d’attente pour le lecteur, ce qui reste très long. Je me suis alors rendu compte que je pouvais travailler sur trois tomes de 62 planches pour terminer le cycle. Auparavant, je menais de front Antarès et Les Survivants. J’ai donc la capacité de réaliser plus de 46 planches en une année en restant focalisé sur Retour sur Aldébaran.

Planche inédite du tome 4 d’Aldébaran, refusée par l’éditeur à l’époque

Avez-vous envie de continuer après la fin de ce cycle, y compris au dessin ?

Bien entendu, j’ai déjà imaginé la suite ! Dessiner est la partie la plus forte de la création. En écrivant, il y a juste des textes. Quand on part de ces descriptifs pour réaliser de petits crayonnés, puis de plus grands sur la planche avant d’encrer, cet acte physique prend tout son sens créatif. J’aime quand la planche prend forme, avec tous les détails de l’arrière-plan et des textes bien libellés qui prennent leur place au sein de l’ensemble.

Des planches de Trent sont également exposées, ainsi que de Kenya.

Dans les planches réalisées ces dernières années, vous donnez le sentiment de soigner davantage l’équilibre et la lisibilité de la page ?

Je cherche effectivement la clarté. Si une scène nécessite une discussion entre les personnages, il faut tout montrer dans quel environnement il se situe, via un plan large. A contrario, j’aime aussi réaliser des plans serrés de mes personnages, pour être au plus près de l’émotion qu’ils ressentent. Cela représente d’ailleurs un défi à mes yeux : la planche ne sera réussie que si je parviens à bien traduire l’expression d’un visage. Les plis du visage sont à la fois si minuscules et si importants que cela m’arrive de les dessiner dix fois avant de trouver l’expression qui convient. Je feuillette alors des photos que je conserve, pour bien comprendre comment les yeux se plissent, pour que je puisse capturer l’intensité d’un regard. Je prends donc beaucoup de temps que cela soit parfaitement réussi, même si le lecteur ne se rend pas compte de tout le travail que cela demande.

"Sex Rev" : récit complet en 4 planches publié dans le n° 132 de Pilote mensuel
Extrait du court-récit

Moebius a signé la préface de la première intégrale d’Aldébaran. Quel a été votre sentiment ?

J’ai été complètement surpris. Surtout qu’il m’avait demandé de dessiner la suite du Monde d’Edena et que j’avais refusé. En réalité, j’ai hésité à mort, en me disant que j’allais faire la bêtise de ma vie : refuser un projet avec Moebius, mon idole ! Mais comme j’avais commencé mes propres récits, je voulais aller au bout de l’aventure. Après ce refus, je ressentais une forme de gêne à son encontre, et je n’osais pas lui demander cette préface. C’est mon éditeur qui lui a demandé, et il a très gentiment accepté : j’étais sidéré !

On a fêté le 25e anniversaire de la parution du premier tome d’Aldébaran. Imaginiez-vous au début l’ampleur que cela allait prendre ?

Je n’en avais aucune idée ! Il a fallu attendre que le quatrième tome pour que la série commence vraiment à être reconnue par le grand public : un vrai miracle ! Mon projet initial était basé sur une seconde série avec une autre planète et des personnages totalement différents. À la fin de ce premier cycle, je dédicaçais pendant que j’expliquais cette suite, et alors une adolescente m’a apostrophé : « - Ah non, Monsieur, ce n’est pas possible : Kim ne peut pas disparaître ! » En rentrant chez moi, je me suis rendu compte qu’elle avait raison : j’avais mis sept ans à installer un personnage, je ne pouvais plus m’en passer.

Leo
Photo : Charles-Louis Detournay.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Expo "Les Mondes de Leo - Rétrospective" à la Galerie Huberty-Breyne
Jusqu’au 25 juillet 2020.
Place du Châtelain, 33 – 1050 Bruxelles
TEL : +32.2.893.90.30
Mail : contact@hubertybreyne.com
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 18h

Le site de la Galerie Huberty & Breyne consacrée à cette exposition et aux ouvrages rassemblant les crayonnés

Sur le même sujet, lire :
- Expo Leo "Retour sur Aldébaran" à la Galerie Huberty-Breyne en juin 2019

Lire de précédentes interviews de Léo :
- « Antarès n’est qu’une projection réaliste du réchauffement climatique » (avril 2009)
- « La science-fiction est mon terrain de prédilection » (déc. 2011)
- « Kim va revenir à Aldébaran et rencontrer les personnages de Survivants. » (oct. 2014)

Lire les articles :
- "Centaurus", l’exo-saga événement
- Centaurus T1 : Terre Promise - Par Léo, Rodolphe & Janjetov- Delcourt
- Après "Centaurus" et "Namibia", Leo et Rodolpe explorent de nouveaux horizons
- Les Survivants T4 et Centaurus T2 dans Les exo-planètes, nouvel horizon du scénario ?
- Amazonie (Kenya saison 3) - Par Rodolphe, Léo & Marchal – Dargaud : T2 et T1
- Les azimuts galactiques de Léo avec Survivants T2, Mermaid Project T1 et Terres Lointaines T5.

- Antarès : T6, T5, T3, T2, T1
- Les Survivants T1
- Terres Lointaines (avec Icar) T5, T2, T1
- Bételgeuse T5
- Namibia (avec Rodolphe) T2 et T1
- Kenya (avec Rodolphe) T4 et T5 et l’interview de Rodolphe pour sur les trois premiers tomes : « Kenya est né de nos envies » et Bertrand Marchal reprend le dessin de Kenya
- L’intégrale d’Aldébaran

- Trent (avec Rodolphe) Intégrale 1/3
- Dexter London – T2 : La Traversée du Désert – Par Léo & Garcia - Dargaud

Photos en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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