Wilfrid Lupano, personnalité BD de l’année 2018

31 décembre 2018 0 commentaire
  • C’était vraiment son année. Il a vu sa bande dessinée, « Les Vieux Fourneaux » (dessins Paul Cauuet, Ed. Dargaud), adaptée par ses soins au grand écran, tandis que ses personnages avaient l’air de défiler en gilets jaunes dans la rue. Top 3 des ventes de BD à fin décembre, Lupano est le seul auteur de la nouvelle génération à rivaliser avec cacochymes Blake & Mortimer et Lucky Luke qui n’en finissent pas d’être en phase terminale.

Élire une personnalité de l’année au sein de la rédaction d’ActuaBD n’est jamais une chose facile. Nos spécialistes des comics et des mangas ont leurs choix (Mashima, Lemire, Bendis,…), nos correspondants étrangers (Canada, Chine…) ont les leurs (Emil Ferris, en raison de son succès fulgurant et de sa présence sur tous les prix et palmarès francophones et de son histoire personnelle qui semble avoir touché le public autant que son œuvre…).

Beaucoup d’entre nous ont immédiatement pensé à rendre hommage à Barto Pedro Orent-Niedzielski, dit Bartek, assassiné à Strasbourg le 14 décembre 2018 par un obscurantisme des plus abscons : « Le monde de la bande dessinée est une nouvelle fois touché par les attentats terroristes, pas comme cible à part entière, à l’inverse des attaques de Charlie Hebdo, mais une personnalité imbriquée dans la société. Rendre hommage d’une manière ou d’une autre à Bartek, qui représente tous ces passionnés qui se battent pour faire vivre la bande dessinée, et mettre en avant l’ouverture internationale et les valeurs de partage que le neuvième art véhicule, me semble une bonne idée  » avançait l’un des membres de notre Conseil de rédaction Tristan Martine.

Alors que nous évoquions le cas remarquable cette année de Paul Gravett dont l’exposition Mangasia présentée en Italie et à Nantes cette année, puis en Chine et en Thaïlande l’année prochaine, apporte un regard mondial et ouvert sur la bande dessinée, son histoire et ses publics, un autre journaliste membre de notre équipe, Laurent Melikian, nous évoquait le souvenir de ce jeune homme disparu à 35 ans : « Il partageait avec Paul Gravett une vision humaniste de la culture et n’avait pas hésité à traverser la France en bus pour venir assister à l’inauguration de Mangasia à Nantes. »

Wilfrid Lupano, personnalité BD de l'année 2018
Bartek
Photo DR. Strasbulles.

Mais positivons. L’engagement de Wilfrid Lupano n’est pas moins entier. Certes, les feux de la rampe lui écrasent le visage cette année grâce à la présence au cinéma des Vieux Fourneaux (sorti en salle en août, un deuxième opus en en cours de développement) dont il a écrit lui-même le scénario rejoignant en cela des prédécesseurs comme Goscinny, Lauzier, Miller, Sfar, Sattouf ou Nury, mais cela fait quelques années que ce scénariste qui est, comme Jean-David Morvan, issu d’une génération de « scénaristes-rôlistes », est dans nos radars. Pas seulement, parce qu’il a affiné sa science des caractérisations et des dialogues qui claquent, mais aussi parce qu’il est un orfèvre de la critique sociale.

« Tout sort en ce moment, déclarait-il récemment à Laurent Melikian, mais pour moi le temps d’écriture n’est pas le même. J’ai passé deux années sur le scénario du film. Quant aux albums, je les ai écrits en 2017. Je me souviens qu’au début du travail sur le film, le premier Loup en slip n’était pas encore fini. J’aime beaucoup cette sortie simultanée des deux BD. Entre Les Vieux Fourneaux et Le Loup en slip, nous essayons de faire des ouvrages qui se répondent et de faire plaisir à toute la famille pour pas cher. »

La série "Les Vieux Fourneaux" est parue chez Dargaud
Le dernier volume paru des Vieux Fourneaux (Dessins de Paul Cauuet, Ed. Dargaud)

Il dit encore à propos des Vieux Fourneaux : « Je voulais parler de personnes qui ne cessent pas de militer sous le prétexte de leur âge, qui vivent leur époque et veulent toujours changer le monde. Je souhaitais aussi confronter deux générations de militants, la génération actuelle et ses préoccupations écologistes et les anciens plus sociaux. » Les Gilets Jaunes ont de qui tenir !

Quasiment tous ces livres ont un accent « politique », d’Alim le tanneur (2004, dessins : Virginie Augustin, Ed. Delcourt) où il épingle, déjà, les théocraties, à ce nouvel épisode des Vieux Fourneaux publié en même temps que le film en 2018 où il prêche ouvertement pour l’accueil des migrants. Son trio des Pieds Nickelés en butte au spectre du « grand capital » tient avant tout à foutre la merde dans une société qui n’en a plus rien à foutre d’eux : « Avec une série à succès comme Les Vieux Fourneaux, dit-il encore à Laurent Melikian, je me dis que mes lecteurs sont très variés. Si je devais imaginer ces lecteurs comme un tout auquel je devrais absolument plaire, je serais dans une situation impossible. Je sais que mon propos sur les migrants peut déplaire, tout comme celui sur les ZAD dans le précédent épisode. Quand certains peuvent fuir la série, d’autres qui n’ont pas encore considéré la question sous l’angle que je présente peuvent également être interpellés…  »

Le Loup en slip
Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz & Paul Cauuet (c) Dargaud

Car en dépit de son registre, l’humour, c’est bien toujours de cette réalité dont on parle : «  En général, l’humour gratuit n’est pas jamais très drôle, déclarait-il à notre rédacteur en chef Charles-Louis Detournay dans une interview qui paraîtra dans quelques jours. Dans Les Vieux Fourneaux, on retrouve beaucoup d’autres éléments, hormis l’humour, dont des moments plus grinçants, voire plus amers. Paul Cauuet et moi ne définissons d’ailleurs pas la série comme 100% comique, même si l’humour est une composante importante de celle-ci. Lorsqu’on désire aborder au premier degré les sujets qui nous sont chers à Paul et moi, à savoir l’environnement, l’écologie et l’anti-capitalisme, on perd en efficacité car le propos devient culpabilisant, voire déprimant. Sur ce type de sujet, nous n’en sommes plus à une époque où l’on informe les gens : tout le monde sait qu’il faut changer les modes de vie. Par contre, nous ne parvenons pas à intégrer ce changement, c’est un déni de réalité sociale ! Et l’on ne lutte pas contre un déni en tendant un miroir aux gens. Cette réalité qu’ils étouffent, il faut parvenir la faire ressortir dans leur état de conscience via de nouvelles routes. Et l’humour en est non seulement une excellente, mais surtout ma piste privilégiée, mon outil de base. Plus les sujets sont graves, plus l’humour convient. Un dicton japonais explique d’ailleurs qu’il faut parler extrêmement gravement des choses légères, et extrêmement légèrement des choses graves. Cela s’applique bien entendu à notre média : la bande dessinée. »

La bande dessinée comme média. C’est précisément l’objet du beau travail effectué par The Ink Link (qui a reçu en juin dernier le prix Hors Cases du Lyon BD Festival). The Ink Link propose son savoir-faire en bande dessinée pour accompagner les organisations non gouvernementales et des institutions à but non lucratif, dans leurs démarches créatives. Lancé par Wilfrid Lupano, Mayana Itoiz et Laure Garancher, le projet est aujourd’hui composé d’un réseau de quinze auteurs et autrices engagées dont : Jérémie Moreau, Aurélie Neyret, Aude Picault, Fabien Toulmé, Lucile Gomez, et bien d’autres, mais aussi de professionnels de l’édition. Leurs objectifs : défendre des causes humanitaires par cet accompagnement créatif, et utiliser le dessin comme outil de dialogue communautaire

Comment s’étonner que Lupano soit à l’origine du projet ? C’est pour cet humanisme de chaque instant, alors que les obscurantismes, les dingos en tout genre et les régimes autoritaires semblent perturber la marche du monde, que notre rédaction a fait ce choix.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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