Interviews

Blutch ("La Mer à boire") : "Je cherche le non-vu, le non-dit, le non-descriptif, le non-journalistique..." [INTERVIEW]

Par Louis GROULT François RISSEL le 2 décembre 2022                      Lien  
Blutch vient de publier aux Éditions 2024 "La Mer à boire". À l'occasion de la sortie de cet ouvrage qui annonce une nouvelle approche dans son travail, nous lui avons posé quelques questions sur ce livre et sur son œuvre culte.

Le sous-titre - « Romance » - est inscrit au dos de l’album. C’est amusant de cette idée de placer le genre de la bande dessinée au dos, ça débute une sorte de chasse aux trésors, d’énigme que l’on suivra tout au long de la lecture. C’est donc une histoire d’amour mais est-ce que vous pouvez nous la résumer en quelques mots ?

Vous avez cité le sous-titre « Romance ». Le titre, c’est La Mer à boire et c’est une histoire d’amour, mais en fait ce sont plutôt les prémices d’une histoire d’amour. J’allais même dire les préliminaires d’une histoire d’amour. C’est l’histoire d’un garçon et d’une fille, A et B. On est à Bruxelles en 2004 et A et B se rencontrent, vont l’un vers l’autre jusqu’à se rencontrer.

C’est la quête, mais dans le mot « quête » il y a un côté mystique qui me déplaît. Ce sont plutôt deux personnages qui sont assoiffés l’un de l’autre. Au départ, j’avais un motif assez simple, même très basique, presque géométrique, d’ailleurs A et B sont des termes de géométrie. A et B se déplaçant sur une ligne...

Une ligne visible à un moment dans l’album. 

Si vous regardez bien, dans le premier bloc du livre qui fait une quarantaine de pages, le garçon B se déplace de la gauche vers la droite et la fille A se déplace de la droite vers la gauche et tous les deux avancent ainsi jusqu’à se rejoindre. 

Ce livre est offre aussi une lecture circulaire. La bande dessinée ne commence pas par le début, d’ailleurs la page de garde est vers la fin et la dernière page nous invite à redémarrer la lecture. Il y a vraiment une boucle. C’était un choix conscient ? 

Je voulais me débarrasser de toutes les pages de garde, aller à l’essentiel. Je voulais que le livre soit rapide et vif. Vous tournez la couverture et la BD commence tout de suite. Je voulais donner l’impression que l’histoire avait déjà commencé avant que vous arriviez. De la même manière, je voulais donner au lecteur l’impression que ça continue après que vous ayez fermé le bouquin. 

Blutch ("La Mer à boire") : "Je cherche le non-vu, le non-dit, le non-descriptif, le non-journalistique..." [INTERVIEW]

Donc il n’y a pas forcément une idée de boucle mais plutôt l’idée d’une droite dont on a juste un segment ? 

Il y l’idée de boucle, car il y a cette dernière réplique qui ouvre les possibles et qui peut attirer le lecteur vers le début du livre. Mais dans mon esprit ça continue. À tel point que j’aimerais continuer les aventures de A et de B. J’ai un dessein, une ambition plus large. J’ai même écrit, séquencé et crayonné certains épisodes que je n’ai pas réalisés. Je vais m’y mettre et continuer pour que l’histoire de A et B prenne de l’épaisseur, de l’ampleur, je veux continuer à raconter leurs aventures car il y a vraiment un côté aventure !

Justement, c’est intéressant que vous convoquiez le western, les batailles, plein de topos de la bande dessinée traditionnelle que vous avez un peu subvertis pour parler d’amour. Vous avez besoin de passer par la fiction pour parler d’amour ? 

J’ai besoin de passer par la métaphore en tout cas. Le lasso est une métaphore, les Indiens sont un obstacle lui aussi métaphorique. La double page de bataille, on dirait qu’elle est napoléonienne, mais je n’en suis pas sûr. Ils ont des aspects de soldats suisses un peu bizarre. Pour moi, cette bataille, c’est celle que A et B ont dû mener pour se retrouver. J’avance beaucoup par associations d’idées. 

Vous êtes prêt à expliquer vos métaphores... L’écrivain japonais Murakami Haruki qui déteste que l’on tente d’expliquer son œuvre. 

Bien sûr, ça fait perdre du mystère. Une partie du travail, enfin en ce qui me concerne, n’est pas spécialement formulé, enfin j’évite de le formuler. J’ai un côté très musicien, je marche beaucoup au feeling. Quand je sens le truc, je me dis que ça va, ce qui ne veut pas dire que j’ai raison. J’ai un goût de la note juste et la fausse note me rebute. Il y a une part de mon boulot qui est de couper. L’écriture, c’est vraiment le moment le plus long et le plus pénible, je coupe beaucoup. Je retranche et je retravaille.

Vous coupez surtout avant de commencer à dessiner ?  

Oui pas mal.

Des quelques dessins présents dans ce recueil qui était paru au lendemain du confinement Pendant ce temps à Fécamp, vous aboutissez à cet album qui est La Mer à boire. Comment passe-t-on de ces germes, de ces essais graphique qui signaient votre retour, à la plume et à un album ?

Cette compilation de dessins de confinement s’appelait déjà La Mer à boire. C’était peut-être la première mouture du projet. D’ailleurs, le sous-titre à cette époque là, ce n’était pas « Romance » mais « Poème d’amour ».

Il y a un côté poétique dans la mesure où les images sont plus importantes que la narration.

Oui, mais j’ai un problème avec le mot « poésie ». Je trouve qu’il y a une pompe là-dedans. Je trouvais « romance » plus ironique, mais au départ je voulais faire un poème d’amour. Assez rapidement, j’ai compris qu’il fallait que je fasse une « vraie » bande dessinée et pas un livre avec des dessins dit plastiques. Il fallait que j’écrive un récit et que je suive un fil narratif. Il fallait que je raconte une histoire et pas que je me contente de dessins plus ou moins séduisants à la plume. Le projet a évolué, on a beaucoup discuté avec les éditeurs de 2024 et à un moment je leur ai dit : on va faire une vraie BD avec des cases à l’ancienne, on va faire Tintin !

On a l’impression que dans votre travail, vous avez toujours un pied dans la bande dessinée « traditionnelle ». Votre nom Blutch vient des Tuniques bleues et vous avez travaillé récemment sur Tif et Tondu. Et en même temps, vous êtes chez un éditeur indépendant : 2024. Vous expérimentez beaucoup graphiquement mais vous ne lâchez jamais la franco-belge. 

Oui franco-belge ou BD italienne. La bande dessinée italienne m’a beaucoup marqué et influencé, en particulier Guido Crepax et Guido Buzzelli. Surtout, il y a Manara, présent dans ce livre. Il me semble tout à fait légitime, quand on pratique un art, de connaître son histoire et les artistes qui nous ont précédés. Je suis devenu auteur car j’étais lecteur, et en devenant auteur je suis toujours resté lecteur. Je regarde ce qui se fait aujourd’hui et je relis. La BD m’intéresse toujours.

Est-ce que c’est encore une variation de cette bande dessinée « classique » ?

Ça commence comme une variation, ça m’a peut-être rassuré de m’appuyer sur la geste hergéienne. Au départ, on est quasiment dans Tintin en Amérique. J’aime beaucoup le premier Tintin, primitif, sautillant, vif, rapide, sans un gramme de psychologie. C’est un peu ce que je voulais retrouver au départ, donc je me suis calqué sur des séquences de Tintin en Amérique.

Il y aussi une résurgence du Pays de l’or noir. Il y a plusieurs albums de Tintin qui viennent à mon secours au départ, mais ensuite je m’en éloigne un peu, pour y revenir à la fin du livre où il y a L’Oreille cassée. J’ai fait un cocktail infernal de L’Oreille cassée et de Guiseppe Bergman de Manara. 

Il y a Moebius aussi ? 

J’ai pas mal pensé à Arzach en faisant le bouquin et au Jardin d’Edena. C’est une histoire d’amour racontée simplement et elle m’a toujours ému. Je voulais retrouver ce côté élégiaque.

Blutch n’en aura jamais fini avec le cinéma ? Vous avez déclaré dans un entretien que vous aviez été particulièrement touché par Licorice Pizza. 

J’avais fini de dessiner La Mer à boire quand j’ai vu le film et il m’a touché. On est toujours un peu égocentrique quand on est artiste. Je me suis dit : il a réussi à faire ce que je voulais, mais en mieux. À un moment dans le film, on a une séquence où le garçon court de la droite vers la gauche et la fille de la gauche vers la droite, comme dans mon livre. Ils ne font que courir et j’adore cette image de la jeunesse. Je me souviens que quand on est jeune on ne fait que courir. C’est un très beau film, très simple et linéaire. C’est un peu ce que j’ai essayé de faire dans la BD à mon niveau. Je suis un peu plus nébuleux mais j’ai essayé de retrouver cette espèce de pureté du mouvement.

Est-ce que vous avez été influencé par d’autres artistes pour l’écriture de l’album ? 

J’ai été beaucoup marqué par Alain Cavalier et j’ai beaucoup pensé à lui en écrivant le bouquin. Notamment ses films très intimistes où il parle de rencontre amoureuse, de séparation ou de deuil. C’est un de mes guides.

Sinon, dans le cinéma, la figure qui est un peu ma statue du commandeur, sans que je le convoque de façon consciente, c’est Buñuel. C’est plutôt sa dernière période qui m’a beaucoup marqué et touché : Le Fantôme de la liberté, Cet Obscur Objet du désir, Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Journal d’une femme de chambre, etc.

Il y aussi une tradition du cinéma romantique chez les Américains comme Leo McCarrey avec Elle et lui et les films de Sydney Pollack. J’avais vingt ans quand Out of Africa est sorti, ça m’avait beaucoup plu. Aujourd’hui, on va peut-être trouver ça pompier, je ne l’ai pas revu depuis longtemps. J’ai pensé à ça, à Redford et Meryl Streep. Puis, en parlant de Meryl Streep, il y aussi un film très simple de Clint Eastwood, un film qui est très beau, c’est Sur la Route de Madison. Je l’ai revu il n’y a pas longtemps et ça a marché alors que c’est très ténu. C’est pour ça que j’aurai bien continué dans cette veine-là avec A et B. J’ai l’impression que l’on a à peine fait leur connaissance.

Une veine romantique, légère ? 

Un peu comme dans le livre : de l’incongru, du mouvant, de l’indéfini.

On a l’impression qu’il y a aussi beaucoup de grotesque ? 

Oui, parce que c’est en même temps un bouquin d’humour.

Est-ce que vous pouvez évoquer votre inquiétude de l’usure du dessin. C’est une idée qui revient souvent dans les entretiens que j’ai pu lire au fil des années. Votre envie de vous affranchir des tics... 

Il faut s’affranchir de soi-même tout le temps. J’ai vu certains de mes prédécesseurs s’ankyloser avec les années, à reproduire toujours les mêmes motifs. Jusqu’à être assaillis par la dépression. Pour rester en mouvement, je dois toujours me mettre en danger. Ça fait partie du travail artistique. Beaucoup d’auteurs de BD jouent parce qu’ils savent déjà qu’ils vont gagner. Il faut partir sans savoir ce qui va se passer, c’est plus excitant, plus intéressant. Je suis dans un terrain instable, je ne sais vraiment pas si je vais gagner ou pas.

Est-ce que vous perdez parfois ?

Je perds tout le temps, mes bouquins ne marchent pas sauf Donjon Monsters Tome 7. J’existe avec des bouquins qui ne se vendent pas : c’est d’un snobisme ! Je n’ai rien construit, pas de séries ou de personnages qui rentrent dans l’industrie. Je le regrette presque. Je me dis tout le temps que je me suis complètement trompé.

Vous avez eu envie de démarrer une série avec Tif et Tondu ? 

Non, si on fait une série, mieux vaut la faire avec son propre personnage.
 
Quelles sont vos intentions vis-à-vis du lecteur quand vous faites un livre comme La Mer à boire ? 

C’est assez paradoxal et ambigu parce que je pense à lui tout en l’oubliant. En tout cas, je n’ai pas envie de le séduire spécialement. Je ne cherche pas automatiquement la connivence.

Vous n’avez pas peur d’être hermétique ? 

Je trouve qu’il y a un problème avec la BD, c’est que souvent on désigne trop les choses. On nous dit : là il faut pleurer, là il faut rigoler, là il faut être ému. 

C’est vrai que parfois chez Jacobs c’est même encore plus explicite. Il nous dit : là le personnage fait telle action.

Jacobs c’est autre chose. C’est de la symphonie. Pour moi, les récitatifs de ses albums sont comme la musique d’un film. Jacobs, c’est de la poésie pure comme Druillet. Ce sont de grands poètes. Pourtant, j’ai un fils qui a votre âge et qui n’a jamais pu lire ça. Ni Jacobs, ni Hergé. Il est contre les BD à bulles carrées. C’est un grand lecteur de BD pourtant, mais il ne lit pas tout un pan de la bande dessinée.

Mais il vous lit ? 

Je ne suis pas sûr. Pour revenir au sujet, je pense au lecteur car j’ai essayé de ne pas trop le perdre. J’ai essayé de le tenir par la main. Après il ne faut pas qu’il se dise pourquoi à Bruxelles il y a des palmiers, un lac et des montagnes. C’est comme ça, il faut l’admettre.

Le thème récurrent de vos différents livres semble être l’onirisme. Pourquoi y revenir constamment ?

C’est peut-être en réaction au monde qui est tellement réel et concret. Je trouve que la BD c’est un bon endroit et même l’endroit parfait pour l’onirisme. Je trouve qu’il y a un déficit d’imaginaire et moi j’ai soif d’imaginaire, d’indéfini. Je représente des choses qui n’existaient pas avant. Je ne décris pas, j’essaye de représenter des choses que l’on ne voit pas ailleurs. Même les scènes de nus, j’ai essayé de faire des choses que l’on ne voit pas ailleurs. La scène du canapé par exemple. Je me suis dit, je vais sortir de l’inédit.

Je cherche le non-vu, le non-dit, le non-descriptif. Le non-journalistique même, parce que la bande dessinée est un espace pour ça. C’est même sa spécificité et un genre littéraire. Je n’ai pas envie qu’elle se cantonne dans l’adaptation de grands textes littéraires par exemple. Il y a autre chose à faire en BD. C’est tellement riche. Je crois en la bande dessinée,en fait.

On voit effectivement la montée en puissance des documentaires en bande dessinée et des adaptations littéraires. Il y a très peu d’albums comme les vôtres. 

Je poursuis juste une tradition. Je suis né avec Pilote et j’étais abonné à Métal Hurlant quand j’étais petit. Je viens de là en fait, de cette génération-là. On parlait de Moebius, de Druillet. Je mets mes pas dans les leurs. Je me dis : il y a un travail à faire et à poursuivre parce que la BD a un langage unique. Je me dis qu’il faut essayer de tenir ça, quitte à se planter, quitte à être à côté de la plaque.

Par exemple, dans cet album j’essaye de synthétiser au maximum. Quand je lis un Lucky Luke ou un Astérix, ça fait seulement 44 planches, c’est très peu. Pourtant, c’est tellement plein, Goscinny raconte tellement de choses sur un moment aussi court. J’essaye de retrouver cette densité. Je ne veux pas qu’il y ait de scènes en trop. Une autre chose spécifique à la bande dessinée, c’est la relecture. Quand j’ai travaillé sur La Mer à boire, j’ai eu envie de faire un bouquin que les gens vont avoir envie de relire. Comme il n’est pas trop long et qu’il est vif, peut être que les gens vont avoir envie de le relire.

On peut même dire que la relecture est un besoin. La fin est tellement étonnante que, personnellement, je l’ai tout de suite relu. Il fallait faire une boucle.

Oui, parce que la dernière image est troublante. Mais vous ne sortirez pas rassuré à la fin de la deuxième lecture parce que vous n’aurez pas spécialement d’explication.

(par Louis GROULT)

(par François RISSEL)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

🛒 Acheter


Code EAN : 9782383870340

Éditions 2024 ✏️ Blutch à partir de 13 ans Romance Aventure France 🛒 Acheter 📖 Feuilleter
 
Participez à la discussion
5 Messages :
PAR Louis GROULT,François RISSEL  
A LIRE AUSSI  
Interviews  
Derniers commentaires  
Abonnement ne pouvait pas être enregistré. Essayez à nouveau.
Abonnement newsletter confirmé.

Newsletter ActuaBD