Philippe Geluck (1/3) : « Pour le Musée du Chat et du Dessin d’Humour, trois solutions s’offrent à nous »

  • Alors que l'exposition du Chat a déjà attiré plus d'1,5 millions de visiteurs sur les Champs-Elysées à Paris, Philippe Geluck se fait malmener dans son propre pays : le Musée du Chat qu'il annonce depuis six ans est subitement l'objet d'une pétition visant à l'interdire avant même qu'il n'ouvre ! Les auteurs d'humour et de bande dessinée ne seraient-ils plus en odeur de sainteté au Royaume de Belgique ?

Après trois années de travail, et un report à cause du premier confinement, j’imagine que vous êtes heureux de l’engouement suscité autour de votre exposition sur les Champs-Élysées ?

Je vis un rêve éveillé ! Outre toute la préparation, cela a été incroyable de voir arriver les sculptures sur les semi-remorques non bâchés, tout d’abord sur les Champs-Élysées, contourner la place de la Concorde et arriver avenue Gabriel pour être déchargées. J’ai été pris d’une intense émotion, car comme vous le signalez, après pas mal d’aventures et quelques déconvenues, on y était arrivés !

Puis, il a fallu que je me reprenne pour reprendre le travail. Heureusement, nous avons bénéficié du savoir-faire de clarkistes qui ont travaillé au centimètre près pour poser chaque sculpture à sa juste place, pour finalement tout installer deux fois plus vite que prévu.

Le vendredi, vous avez été accueilli par une myriade de journalistes pour l’inauguration.

Nous étions en famille pour l’occasion, car j’avais demandé à mes enfants de tenir le ruban, alors que mes quatre petits-enfants coupaient chacun un bout. Puis, nous sommes tous tombés dans les bras les uns des autres. Je vous avoue que j’étais là aussi très ému.

Je suis à la fois très fleur bleue, tout ayant un sens de la famille très développé. Et avoir pu vivre ce moment entouré de mon épouse Dany, de mes enfants et des petits-enfants, est certainement l’un des plus beaux moments de ma vie. Sans oublier bien entendu, les responsables, les officiels, les amis et les journalistes qui étaient présents. Mais ma famille est bien entendu restée la plus importante à mes yeux.

Vos proches vous ont accompagné, soutenu, conseillé et entouré pendant toute votre carrière. C’était donc légitime qu’ils soient auprès de vous à cet instant.

Exactement ! D’un autre côté, mon seul regret reste de ne pas avoir une photo avec toute l’équipe auprès des statues, mais comme chacun courrait à ses responsabilités, cela n’a pu se faire. Mais dès qu’on le pourra, on y retournera, histoire de garder un souvenir de cette aventure.

Philippe Geluck (1/3) : « Pour le Musée du Chat et du Dessin d'Humour, trois solutions s'offrent à nous »

Comment avez-vous ressenti le premier accueil du public ?

Cela reste le troisième moment le plus fort de ces quelques jours ! Car je me suis baladé avec ma casquette, mon masque et des lunettes noires pour tenter de passer inaperçu. Mais cela ne coupe pas, à un moment quelqu’un vous reconnaît, dit votre nom tout haut, et en quelques secondes, les réactions fusent : « Bravo ! Bravo ! », les gens applaudissent et viennent me dire : « Vous nous apportez de la joie, on en a tellement besoin pour le moment ! On en manque tellement, merci de nous offrir cela. ». J’étais bouleversé.

J’ai ainsi parcouru cent mètres en deux heures, faisant des photos, recevant les retours des personnes présentes. Des jeunes, des vieux, des bourgeois, des RMIstes, peu d’étrangers bien entendu, mais quelques-uns tout de même.

La pandémie et le besoin de se nourrir de positif ont donc exacerbé la notoriété et le succès de votre exposition ?

Sans doute ! Après un mois, un million et demi de personnes ont déjà vu l’exposition. Certes, l’avantage initial des Champs-Élysées, à savoir toucher tous les touristes visitant Paris, ne pouvait pas fonctionner avec la pandémie, mais cela reste un moment incroyable. C’était donc très paradoxal de vivre cet engouement, puis de revenir à Bruxelles pour se prendre des claques dans la gueule, et de se demander : « - Mais qu’ai-je fait de mal ? ». C’était la douche froide.

« On reconnaît la qualité d’un homme au nombre de ses ennemis », écrivait Jacques Chancel. Vous devez donc avoir subitement grandi en qualité pour vous attirer tant de foudres d’un coup ?

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à citer actuellement le proverbe japonais : « Le clou qui dépasse appelle le marteau ». Et je le trouve qu’il convient bien à ma situation, même s’il est sans doute un peu moins optimiste que votre citation.

Photo : D. Pasamonik (L'Agence BD)

Même si on ne peut pas plaire à tout le monde, à quoi pensez-vous devoir cette levée de boucliers ? Payez-vous les pots cassés de la culture actuellement sacrifiée à cause de la pandémie ?

Je pense, et je n’en suis pas du tout responsable, que le tempo de la communication sur l’octroi du permis d’urbanisme pour le musée est mal tombé. Le gouvernent bruxellois communique sur l’argent utilisé pour un bâtiment qui va accueillir le musée, mais pile au moment où la culture est dans une telle souffrance, ce n’était pas adéquat.

Mais toutes les décisions concernant l’ouverture du musée ont été communiquées depuis 2018 : son lieu d’implémentation, son contenu, etc.

En effet, il s’agit juste ici d’une étape purement administrative. Il y a eu bien entendu plein de demandes à réaliser, de plans à viser ; la porte qui ne va pas ici, on revoit la copie là-bas, et finalement, tout tombe d’équerre juste maintenant. Et ce que je trouve dommage, c’est que c’est la Région qui communique, et tout retombe sur moi.

La pétition est tout de même adressée au Ministre-Président ?!

Mais les arguments que contient la pétition me visent directement. De plus, ils sont souvent erronés… Et s’ils le sont de manière volontaire, alors ils sont mensongers.

Je n’ai pas tant envie de lister ce qui est incorrect, que de revenir avec vous sur ce qu’on trouvera vraiment dans le musée. Afin que chacun puisse se faire sa propre idée et que l’on évite le procès d’intention.

Commençons alors par le bâtiment avant de nous intéresser à son futur contenu. Le communiqué de la Région bruxelloise parle de 4.000 m², une réalité qui comprend les locaux techniques, les cages d’escalier, les ascenseurs, le local poubelle, etc. En réalité, la surface d’exposition sera de 1.100 m². Pourquoi cette différence ? Car ce bâtiment est extrêmement compliqué à utiliser ; sa situation est fabuleuse, mais il est coincé entre d’autres lieux prestigieux, et il doit presque se frayer un chemin vertical entre eux.

C’est pourtant ce que vous vouliez depuis douze ans ?

Contrairement à ce qu’on écrit, je n’ai jamais cherché à me trouver spécifiquement là, entre des musées aussi retentissants. La pétition lancée il y a quelques jours, ainsi que la lettre de l’écrivain Jean-Luc Outers, m’accusent même de lobbying politique pour obtenir cette situation privilégiée.

Revenons donc en arrière : j’avais émis depuis 2007 l’idée de trouver un lieu où l’expo du Chat pourrait trouver résidence à Bruxelles, je vous avais parlé de ce projet à l’époque. Je souhaitais l’installer à Bruxelles, parce que c’est ma ville et que je l’apprécie, mais je ne savais pas comment concrétiser ce projet de mon côté, et dans les instances, personne n’avait rebondi sur cette idée.

Finalement, je reçois des proposition pour réaliser ce projet en France, tout d’abord près de Marseille, puis à Paris. Et dans une émission de télévision, Laurent Ruquier m’apostrophe en me disant que je vais donc faire le Musée du Chat en France. Et je lui réponds que comme Bruxelles n’en veut pas, alors je l’installerai effectivement ailleurs. Juste après cette diffusion, la Région de Bruxelles-Capitale me contacte en me disant qu’ils veulent concrétiser le projet à Bruxelles. Ils m’invitent à une réunion, et c’est là en 2015 que je rencontre pour la première fois de ma vie le Ministre-Président de la Région, M Rudy Vervoort, accompagnée d’Yves Goldstein, son chef de cabinet. Et ce sont eux qui me proposent d’installer le projet du musée dans ce bâtiment dénommé le « 1930 ». Voyant le cadre qu’on me propose, impossible de faire la fine bouche et de refuser. Mais je me permets d’insister : c’est donc bien la Région qui m’a contacté, puis qui m’a proposé cet emplacement.

Parlons alors du bâtiment : de travaux conséquents vont y être réalisés. Comment se répartissent les coûts de ceux-ci ?

Le projet initial était de rénover le bâtiment « 1930 » dans un premier temps. Mais son état actuel vétuste nécessite finalement de le détruire et de le reconstruire, une décision prise par la Région qui est et reste propriétaire de ce bâtiment, qu’elle me loue. Sur 27 ans, à savoir la durée totale du bail que nous avons signé ensemble, je dois payer à la Région la somme de 7,7 millions d’euros pour la jouissance du bâtiment. Mais la différence d’un bail traditionnel, est que je dois avancer 4,5 millions d’euros pour réaliser tous les aménagements et les finitions dans le musée, car la Région n’opère sur leur enveloppe propre que le gros œuvre (fermé). Avec ces 4,5 millions d’euros que je dois payer à la reception du gros-œuvre, nous devons installer l’eau, l’électricité, les ascenseurs, le chauffage, la protection incendie, les sanitaires, plâtrer les murs, réaliser les sols, peindre, etc. Bref, à part les murs bruts qui soutiennent le bâtiment actuellement, et les fenêtres qui le ferment, je dois couvrir tous les frais intérieurs jusqu’à l’ouverture du musée. Puis, je paierai aussi le reste de la somme que je dois, à savoir les 3,2 millions restant sous forme de loyers.

Je ne voudrais pas jouer l’oiseau de mauvaise augure, mais que se passera-t-il si la formule de votre musée ne convainc pas le public ?

Ah, en cas d’insuccès, je me retire humblement du bâtiment, tout en laissant bien entendu tous les aménagements que j’aurais déjà payés.

Ces 4,5 M€ que vous investissez, plus que 3,2 M€ complémentaires, ne proviennent pas de fonds publics ?

Non, tout est privé : des sponsors (La Loterie Nationale, Duvel, BeoBank, etc.), ainsi que mes propres deniers rassemblés en vendant les statues. À ce jour, dix-huit des vingt statues ont été acquises par des collectionneurs d’art. Le bénéfice intégral de ces ventes, après avoir payé les frais et les soixante-cinq personnes qui ont travaillé sur ce projet en deux ans, iront intégralement à la cagnotte du Musée du Chat et du dessin d’humour.

Qu’en sera-t-il du fonctionnement du Musée : à qui incombent ses frais de fonctionnement ?

Le Musée du Chat et du Dessin d’Humour ne recevra aucun subside, et vivra uniquement sur base des rentrées du Musée. Vingt-cinq personnes seront recrutées afin d’accueillir les visiteurs et leur faire passer un bon moment.

La conclusion du débat télévisé de ce dimanche midi [sur la Radio Télévision Belge Francophone. NDLR] n’était pas très claire à mon sens. Vous maintenez le Musée du Chat et du Dessin d’Humour, sauf si un meilleur projet se place sur les rangs ?

Soyons explicites, trois solutions s’offrent à nous :

-  Soit le musée que je propose attire suffisamment de visiteurs, ce qui est formidable pour Bruxelles, intéressant pour le socio-économique, en espérant un rayonnement plus large pour le reste de la culture de la Région.

-  Soit le musée ne fonctionne pas, et je me retire tout en laissant les 4,5 M€ d’investissement d’entrée, à savoir un bénéfice substantiel pour la Région, qui pourra utiliser le bâtiment entièrement fini à d’autres finalités.

-  Troisième solution : une meilleure solution est présentée et emporte l’adhésion de la Région. La Région et moi, décidons de commun accord d’annuler la convention signée car le nouveau projet est éblouissant. Mais il faudra que ce projet soit autofinancé. Alors tant mieux pour Bruxelles, et moi je repars avec mon projet sous le bras.

Dans quelques heures, la suite de cet entretien...

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- Une précédente interview : Geluck sort ses chats sur les Champs
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Plus globalement, à propos de Philippe Geluck et de son musée, lire également :
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- La première partie de notre interview en 2019 : « L’album reste mon plus grand espace de liberté » ainsi que la seconde : « Je partage mon temps entre un tiers de dessin, un tiers de sculpture et un tiers de peinture »
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4 Messages :
  • " « On reconnaît la qualité d’un homme au nombre de ses ennemis », écrivait Jacques Chancel. "

    Jacques Chancel était un journaliste qui lisait des livres :

    « On peut calculer la valeur d’un homme d’après le nombre de ses ennemis et l’importance d’une oeuvre d’après le mal que l’on en dit. Les critiques sont comme les puces, qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent la dentelle. » Gustave Flaubert

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    • Répondu le 3 mai à  07:39 :

      Alphonse Karr écrivait aussi : " La vanité est l’écume de l’orgueil ". Un chat qui veut devenir plus gros qu’un bœuf...

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      • Répondu par Durnez Jurgen le 3 mai à  16:32 :

        Les citations <3

        “La critique est la puissance des impuissants.”
        Alphonse de Lamartine

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        • Répondu le 4 mai à  05:52 :

          Et la critique de la critique des impuissants, rend encore plus impuissant.

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