Philippe Geluck (3/3) : « En matière d’art, j’aime aimer ! »

3 mai 2021 12
  • Troisième et dernière partie de cet entretien-fleuve, où l'auteur du Chat évoque le statut d'artiste et les limites de la création. Il évoque également l'importance des dessinateurs humoristes dans l'Art du XIXe XXe siècle, une manière de souligner qu'en matière d'art, plus que partout ailleurs, il faut se méfier des préjugés.

Les pétitionnaires édictent que la bande dessinée ne doit pas se retrouver dans les musées (même si on ne peut pas résumer votre carrière qu’à la bande dessinée). Apparemment, ils n’ont pas appréhendé le futur contenu du Musée que nous venons de réexpliquer dans la précédente partie de cette interview, avant de lancer leur démarche publique ?

Manifestement, ces pétitionnaires ne savent rien de mon travail. Mais au-delà, il y a cette prise de position de Mme Morgante, qui estime que la bande dessinée n’est pas de l’art, qu’elle n’a pas sa place dans un musée. C’est son avis, pas le mien, même si j’estime que présenter des planches accolées sur un mur, planche après planche, sans explication, n’est sans doute pas la meilleure façon de lui rendre hommage, de manière générale. Bien entendu, cela ne retire rien aux frissons que l’on ressent lorsqu’on se retrouve devant une planche originale d’Hergé par exemple.

Se limiter à une simple succession de planches reviendrait à créer un musée du cinéma où l’on projetterait la première version d’un film, sans donner plus d’explications aux spectateurs. Il faut enseigner et faire découvrir comment s’est construite une œuvre ainsi que les choix opérés par son ou ses auteurs.

Effectivement. Et pour revenir à mon travail, ces pétitionnaires n’ont semble-il jamais vu les grandes expositions que j’ai réalisées. Tout d’abord en 1991 dans une galerie d’art, puis la plus grande en 2003-4 qui a attiré en tout 350.000 visiteurs, et au sein de laquelle on retrouvait des objets, des décors, des mises en abîme, et vingt-huit toiles de très grands formats. Bien sûr, on y retrouvait des dessins du Chat, mais finalement il n’y en avait pas tant que ça dans l’exposition.

Philippe Geluck (3/3) : « En matière d'art, j'aime aimer ! »
Philippe Geluck travaille à une nouvelle statiue, tout d’abord modelée en petit format et en fil de fer
Photo : CL Detournay.

Ces pétitionnaires font abstraction de ce que vous avez réalisé en dehors des strips et des albums, la part de votre travail qui est d’ailleurs majoritaire depuis quelques années.

Quand un journaliste évoque mes grandes peintures et mes sculptures, Mme Morgante répond : « C’est justement cela qui nous dérange.[…] Et il fait aussi du chocolat. Tout cela, c’est du merchandising. » Ce regard d’un artiste sur un autre m’a sidéré. Personnellement, lorsque je m’intéresse au travail des autres, j’aime aimer. J’aime admirer d’autres artistes pour ce qu’ils font, ce qu’ils savent faire et que je ne sais pas faire, ce qu’ils inventent et je ne saurais pas inventer, pour ce qu’ils transgressent et dont j’admire le courage. J’aime également la durée de la carrière de certains, comme la longévité de Frédéric Dard, mais aussi la brièveté d’autres comme Rimbaud. Bref, j’aime aimer.

Et je détiens bien entendu ma propre opinion sur certaines œuvres ou certaines démarches. Mais je respecte l’autre, et le travail d’autrui, et je trouve, comme je le dis souvent, que dans ce métier de la création, nous ne sommes pas en compétition, chacun a le droit d’exister.

J’irai plus loin en disant que lorsqu’un artiste est mis en avant, c’est toute la culture qui en bénéficie. Si tous les artistes étaient mis au ban, nous serions confrontés à un grave problème, mais s’il y a de la place pour certains d’autres, c’est que la place existe. À nous à l’élargir dans la mesure du possible.

Je trouve assez terrible pour une personne aussi jeune de tenir des propos aussi réactionnaires, tels ceux des académiques du XIXe siècle qui dénigraient la photographie en 1850, ou ont refusé les premiers Impressionnistes. Entre-temps, nous avons bénéficié de Marcel Duchamp, Andy Warhol, et heureusement bien d’autres. Que ces jeunes artistes adoptent la posture des vieux barbons académiques m’interpelle, car je trouve que leur point de vue est réactionnaire, voire stigmatisant.

Je ne dis pas non plus que tous les formes artistiques se valent. Certaines sont plus importantes que d’autres. Il y a des choses qui me plaisent personnellement, et d’autres qui ne me plaisent pas. On ne peut pas obliger quelqu’un à tout apprécier, mais je ne comprends pas ce besoin de balayer d’un revers de manche un travail qu’on ne connait pas.

Multiplication de Chat dans l’atelier de l’artiste-peintre, sculpteur et dessinateur.
Photo : CL Detournay

N’est-ce pas parce que votre travail est reconnu par le public, qu’il est populaire, dans le bon sens du terme, qu’il dérange ?

Évidemment. Quand un artiste devient populaire, cela suscite la suspicion. Pour ma part, j’assume ce côté populaire.

Vous l’avez recherché ?

Non, justement, je n’ai jamais cherché à être populaire.

En faisant apparaître le Chat sur des télécartes, des produits de la Loterie Nationale, des campagnes diverses et variées, vous cherchiez tout de même à toucher le grand nombre ?

Il y a des produits dérivés, comme les chocolats avec Galler il y a trente ans, et Dolfin, aujourd’hui. Mais honnêtement, je n’ai pas cherché à devenir populaire, c’est venu comme cela. J’ai été un passionné des divers métiers que j’ai faits, de la télé, de la radio… Lorsque j’ai acquis un peu plus de maturité entre 30 et 40 ans, mon grand bonheur était de faire rire le jeudi soir Jacques Mercier, Marc Moulin, Soda, Jean-Jacques Jespers et les autres ainsi que la salle qui nous écoutait. Cela reste la plus belle récompense de ma vie, avec ce qui a suivi sur les Champs-Élysées.

Mon but dans la vie a toujours été de faire marrer les copains. Puis il se trouve que j’ai eu la chance de transformer l’essai et de faire rire le public, tant mieux ! Ce n’est donc pas une histoire d’ego surdimensionné : mon bonheur est de faire rire les gens. Et quand je me suis rendu compte que je détenais ce pouvoir (car on ne s’en rend pas compte tout de suite), je me suis alors dit que je pouvais apporter de la joie et du bonheur aux autres. Et c’est exactement ce que je me suis évertué à faire pendant tout le reste de ma carrière.

Voir les gens qui se marrent devant mes tableaux à la BRAFA, à Art Paris, à l’École nationale des Beaux-Arts, reste la plus belle des récompenses. Seul problème : l’art rigolo est forcément suspect auprès des tenants de la vérité.

« L’art rigolo » est-il suspect parce que le rire implique pour certains un manque de sérieux ? Les élites artistiques doivent-ils incarner le sérieux ?

Présenter un concept compliqué (ou difficilement compréhensible) nécessite une réflexion. Et si on ne comprend pas, c’est que ce concept est forcément intelligent. Pour caricaturer, certains pensent donc que la prise de tête est synonyme d’intérêt et d’intelligence. Or, je pense le contraire : l’intelligence réside dans l’accessibilité, dans la capacité à parvenir à se faire comprendre. Et l’art peut être joyeux, comme la littérature par exemple. Frédéric Dard reste à mes yeux l’un des plus gais des écrivains français, dont je suis encore en train de relire avec délectation tous les San Antonio. Mais il n’a jamais été adoubé par les tenants de la vérité littéraire. De manière générale, les personnes qui sont garantes de la « Vérité » me font peur.

Comme cette réaction de Jean De Loisy à Paris ?

Non, ce malheureux tweet a été monté en épingle par une pigiste du Figaro, qui décriait le fait que des œuvres et des sérigraphies étaient vendues un peu plus loin, à la galerie Huberty & Breyne, Avenue de Matignon. Or, tous les artistes qui ont fait des événements de ce type, disposaient d’expositions dans des galeries proches, à commencer par Botero vu que tout le monde se réfère à lui. Lors de son exposition sur les Champs-Élysées, Botero disposait même de chalets où l’on vendait des catalogues et des pin’s de ses sculptures.

Or, j’avais un accord avec la mairie de Paris pour n’avoir aucun action commerciale sur l’espace public. Tout était donc offert, cela ne coûtait rien à la Mairie, et il n’y avait donc aucune référence à la galerie. Je cite volontiers cette réflexion de Keith Haring qui, lorsque les prix de ses œuvres commençaient à s’envoler, tenait encore à vendre des posters et des cartes postales pour que tous ceux qui le désirent puissent s’offrir une image de son travail à 1 dollar.

Après les Champs, l’exposition va encore tourner pour aller à la rencontre du public ?

Oui, Bordeaux, Caen, Marseille, Milan, Genève, Luxembourg, peut-être New-York, Montréal, l’Allemagne et Liège (à confirmer). Avec un dernier arrêt final à Bruxelles, pour l’ouverture du Musée en 2024 !

On parle donc beaucoup de l’exposition, mais il y a également un livre, Le Chat Déambule, qui dépasse largement le cadre d’un catalogue d’exposition.

Oui, grâce notamment au chapitre de « L’Humour dans l’art », j’ai découvert que des scribes égyptiens détournaient par exemple des proverbes pour en faire des gags. Dans Le Roman de la Rose en 1340, on découvre une nonnette qui cueille des phallus dans un arbre, ou encore cette étude burlesque de deux personnages grandguignolesques par Léonard de Vinci. Je me suis passionné (et amusé bien entendu) à faire ces recherches de l’humour présent dans les œuvres d’art, jusqu’au moment où je me rends compte que certains considèrent Honoré Daumier comme étant le précurseur de l’impressionnisme. Imaginez ma surprise ! Vous connaissez certainement Daumier pour ses caricatures, peut-être aussi des sculptures, mais il a également réalisé des centaines de peintures dans un style très libre, avant le mouvement bien connu. Ce serait donc un dessinateur humoristique qui invente l’impressionnisme !

De même, en 1883, l’humoriste entre autres caricaturiste Arthur Sapeck dessine une Joconde fumant la pipe trente-cinq ans avant Marcel Duchamp et sa L.H.O.O.Q. avec des moustaches. Cet humoriste a donc inventé ce que Duchamp allait développer par la suite.

Et enfin (ce que je savais avant mes recherches), on doit la première peinture monochrome à Paul Bilhaud et son Combat de nègres, la nuit, dans un tunnel, suivi par Alphonse Allais qui intitule son tableau rouge Récolte de tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge, suivi par un blanc, un bleu, un vert, etc. Ils vont exposer dans une galerie en ironisant sur l’art moderne, trente ans avant le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, qui sera considéré comme l’acte fondateur de l’art abstrait.

Bien sûr, expliquer à des critiques d’art que l’impressionnisme, l’art contemporain et l’art abstrait ont été inventés par des dessinateurs-humoristes, pourrait les agacer profondément.

Extrait du chapitre "L’Humour dans l’Art", Le Chat Déambule, Ed. Casterman.

Pourquoi selon vous ?

Sans doute parce que ces détournements parodiques deviennent fondateurs, malgré eux, de tout un mouvement qui va remplir le XXe siècle. Et à la base, on retrouve des rigolos.

Finalement, le Musée du Chat et du Dessin d’Humour bouclera en réalité une grande boucle, car il remerciera les dessinateurs humoristiques d’avoir lancé les grands mouvements de l’art du XIX et du XXe siècle. Il est normal que le monde de l’art rende aux dessinateurs humoristes le mérite qui leur revient.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Extrait du chapitre "L’Humour dans l’Art", Le Chat Déambule, Ed. Casterman.

(par Charles-Louis Detournay)

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CONCERNANT CE DOSSIER, LIRE AUSSI :

- la première partie de cet entretien avec Philippe Geluck (1/3) : « Pour le Musée du Chat et du Dessin d’Humour, trois solutions s’offrent à nous »
- la seconde partie de l’interview de Philippe Geluck (2/3) : « Ce musée n’est pas mon temple où trônera ma statue à l’entrée »
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- Le Chat de Geluck sur les Champs : le monde de l’Art contemporain sort ses griffes
- Une précédente interview : Geluck sort ses chats sur les Champs
- Vingt statues de bronze du Chat sur les Champs-Élysées !

Pareillement, à propos de Philippe Geluck et de son musée, lire également :

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Photos en médaillon et de survol : CL Detournay.

 
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12 Messages :
  • Quel dévouement de la part d’Actua BD d’accorder tant de place à un auteur en manque de succès et de reconnaissance. Toujours du côté des artistes à ce que je vois.

    Répondre à ce message

  • Oui, 4 sujets en 2 jours sur le même P. Geluck c’est du matraquage.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Laurent Colonnier le 3 mai à  21:11 :

      « 4 sujets en 2 jours sur le même P. Geluck »

      Vous êtes de mauvaise foi, il y a une interview coupée en 3 pour que ça ne soit pas trop long. Ca ne fait pas 3 sujets différents.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 4 mai à  07:00 :

        Vous avez raison, et même si je n’apprécie pas particulièrement le travail de cet auteur, ce qu’il dit est très intéressant et très juste.

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        • Répondu par G. auteur le 5 mai à  05:43 :

          C’est un délire mégalomaniaque d’un ancien comédien qui fait du dessin de presse mou et pas de la BD. Il fait ce qu’il veut pour vendre ses produits dérivés, mais les journalistes l’estampillent sous l’étiquette BD. Et ça, c’est biaiser le regard que l’on va porter sur notre activité. Une fois de plus on va croire que la BD ça rapporte, alors pourquoi les auteurs BD se plaignent-ils de leurs sort ? Ma situation va bien et je me bats pour mes collègues, mais Geluck sape toute notre action par la polémique que provoque son show.

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          • Répondu le 5 mai à  12:39 :

            C’est très juste, mais de toute façon, dans les grands médias, la bd n’existe qu’à travers le succès de quelques individualités. Si vous vendez moins de 200 000 albums, vous n’existez pas. La surmediatisation de Geluck est similaire à celle de Sattouf, Sfar ou Zep. Les autres passent complètement sous leurs radars. Et la précarité du métier ne préoccupe personne, elle va de soi.

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            • Répondu par G. auteur le 5 mai à  19:12 :

              "Elle va de soi"... ce n’est pas un argument pour laisser les choses se dégrader encore plus !

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          • Répondu par Richard (Teljem) le 5 mai à  19:50 :

            Désolé de vous contredire G, mais la plupart du temps Le Chat c’est 3 cases, un strip, donc de la BD.

            Quand il s’attaque vraiment à la BD, avec Les aventures de Scott Leblanc et les dessins maladroits de Devig, on voit bien qu’il n’est pas vraiment auteur de BD, ou alors un mauvais.

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            • Répondu le 7 mai à  05:43 :

              Il est clair que c’est pas à ces deux là que l’on va confier la reprise de Tintin, tellement leur pastiche est mauvais !

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            • Répondu le 7 mai à  09:41 :

              Que vous soyez bon ou mauvais auteur de BD, vous êtes auteur de BD quand même.

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              • Répondu par Sergio Salma le 7 mai à  11:53 :

                C’est drôle que monsieur G.auteur soit un virulent opposant de Geluck,ce dernier ayant créé le formidable docteur G.

                Sinon c’est étrange de dire que le chat c’est pas de la bande dessinée. Les Peanuts non plus ?! C’est vrai que Geluck varie les plaisirs et très souvent une seule image lui suffit ,il se rapproche du dessin de presse d’un dessin d’humour mais avec le mot qui conduit tout .

                Et pour continuer dans l’étrangeté, que vient faire ici le débat sur les terribles difficultés des auteurs et artistes ?

                Répondre à ce message