Ils l’ont dit en 2010 : les interviews d’ActuaBD 3/4

31 décembre 2010 0 commentaire
  • Avec des interviews de Français, de Belges, d'Italiens, d'Espagnols, d'une Britannique, d'Allemands, de Suisses, de Québécois, d'un Argentin, de Japonais, d'un Coréen, d'un Marocain et d'un Australien, ActuaBD a balayé pendant l'année 2010, comme le 9ème art, les cinq continents. Le site va-t-il bientôt devoir être traduit en plusieurs langues ?

Jack Lang (Homme politique, ancien Ministre de la Culture de François Mitterrand) : « Dès l’accession du Président Mitterrand au pouvoir en 1981, nous avons souhaité soutenir le Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême. Nous avons également reconnu la bande dessinée comme un art à part entière ce qui, à l’époque, avait suscité quelques controverses. Nous avons créé le Centre National de la BD, qui était l’un des grands projets présidentiels de « province ». J’ai également pris la décision de faire racheter par l’Etat des planches originales importante dans l’histoire de la BD afin de constituer une véritable collection. J’avais aussi ordonné de transférer la gestion du dépôt légal des BD vers Angoulême ».

Paul-Yanic Laquerre (Scénariste, Maruta 454) : « Le régime communiste en Chine a imposé une loi du silence sur tout ce qui s’est passé avant son arrivée au pouvoir. Ça fait seulement une dizaine d’années que le gouvernement chinois commémore les grands massacres comme celui de Nanjing (200 000 morts) et la guerre de résistance. Parce que traditionnellement, cette guerre était menée par les nationalistes. Les communistes n’étaient que des figurants. Ils ont gagné une seule bataille à Pingxingguan. Ce n’était pas avantageux pour eux de rappeler cette époque là, d’autant plus que la Chine était faible. »

Matthieu Lauffray (Dessinateur, scénariste, Long John Silver) : "Une représentation dantesque me fait plus vibrer qu’un polaroïd pris par un touriste. Je préfère retranscrire mon imaginaire et mes fantasmes… Tout en le rendant incarné et réel. Il faut que le lecteur y croie ! C’est à nouveau un parti pris, et certains nous dirons que je n’y connais rien dans certains sujets. Notre objectif n’est pas de retranscrire la réalité historique !"

Ils l'ont dit en 2010 : les interviews d'ActuaBD 3/4
Marc Lévy
© Pauline Lévêque

Marc Lévy (Ecrivain, Scénariste, Sept jours pour une éternité) : « Je ne voulais justement pas du tout être dirigiste ! Éric [Corbeyran] est un auteur de bande dessinée à part entière, et comme un metteur en scène qui vous propose d’adapter au cinéma ou au théâtre un de vos romans, je n’ai jamais la prétention de leur expliquer leur métier ! Éric m’a donc envoyé le scénario pour que je le valide avant de lancer le dessinateur dessus, mais je m’y suis refusé, en lui disant que je préférais lire directement l’album avec plaisir ! Et lorsque cela est réellement arrivé, c’était même plus qu’un plaisir. »

Loustal (pour son exposition chez Champaka) : « Ces Colons sont une forme d’art africain pervertis par l’Occident. On montre les noirs, à la façon de l’homme blanc. J’ai toujours été fasciné par leurs couleurs, leur immobilisme et leur apparente indifférence. Il y a une formidable épure avec laquelle ses artistes africains résolvent les formes. Comme mon dessin est également assez statique, et s’oriente actuellement vers une autre forme de dépouillement, je recrée le lien que mon inconscient réalise depuis longtemps. »

Lupano (Scénariste d’Alim le Tanneur et e.a. L’Honneur des Tzarom) : « J’aime beaucoup proposer au lecteur des angles d’attaque inattendus. J’apprécie ces personnes à la base très normaux et qui deviennent des héros à cause des événements dans lesquels ils sont plongés. Si le personnage est d’entrée qualifié de héros, il cesse de m’intéresser, car c’est le plus grand, le plus beau et le plus fort, il doit réussir et ce manque de perspective tue selon moi le récit. »

Patrick Marty (Scénariste, Le juge Bao) : « La grande surprise et surtout la grande joie que j’ai éprouvée à transmettre le premier opus aux Chinois, c’est qu’ils l’ont pleinement accepté et ils l’ont validé en me félicitant. Et là j’étais très heureux. Parce que c’est très difficile de s’emparer d’un héros national, de prendre énormément de libertés avec lui et d’être accepté par le pays qui l’a vu naître. Ils sont fans, ils ont adoré et il y aura une version papier en Chine également. »

Marvano (scénariste, Les Petits Adieux) : « En lisant journal d’une personne abusée par un pédophile, j’ai eu l’impression que les victimes ne savaient pas quoi faire de leurs traumatismes, de ce qu’elles avaient vécu. Elles ne savent même pas si les actes qu’elles ont endurés étaient bons ou mauvais. J’ai eu l’impression que la personne qui avait rédigé ce journal pensait que ce qu’elle avait vécu était normal !  »

Thomas Mathieu (Les Drague-Misères) : « Je voulais que les filles soient jolies. Si j’avais dessiné les filles en chèvres, ça n’aurait pas été possible de les rendre jolies. Je joue aussi avec le fait que les personnages masculins sont des loups ou des crocodiles, alors qu’on se rend vite compte que ce ne sont pas vraiment des prédateurs. Ils se rêvent dragueurs prédateurs, mais ça n’est pas le cas. »

Laureline Mattiussi

Laureline Mattiussi (Dessinatrice, Scénariste, L’île au poulailler) : « On prend souvent la piraterie comme un folklore. On met quarante jambes de bois, dix perroquets et on mise tout sur le décorum. Certes, c’est très beau et c’est aussi pour ça qu’on a envie de dessiner des pirates. Mais c’est de l’esbroufe par rapport au propos initial qui est plus tragique que ça. C’est le rapport de chaque personnage avec sa propre liberté et les désillusions qui en découlent. Et ce sont ces sentiments que j’essaye de décrire. »

Jean-Claude Mézières (Dessinateur, Valérian : « Je ne veux pas que d’autres auteurs reprennent Valérian. Par contre, que d’autres apportent des miroirs déformants sur la série et reviennent en grappiller des éléments, ce ne serait pas inintéressant ! Mais je ne veux pas qu’un dessinateur fasse du sous-Mézières ! J’ai déjà du mal à faire du Mézières, alors … ».

Stéphane Michel & Loïc Godart (Le Joueur) : « L’avantage [d’adapter un récit à deux auteurs], c’est de pouvoir mieux répartir les postes et d’être d’autant plus responsables, l’un travaillant pour l’autre. Ça donne une obligation vis-à-vis de l’autre, que l’on ne se donnerait pas forcément en travaillant tout seul.. […] Chacun apporte dans sa partie sa sensibilité, son identité, et son originalité pour enrichir l’adaptation. »

Midam (Scénariste, Dessinateur, Grrreeny, Kid Paddle) : « Je préfère anticiper les problèmes. Quand j’ai eu mon premier contrat en main pour Kid Paddle, j’ai immédiatement demandé à mon interlocuteur chez Dupuis ce qu’il se passerait si Steven Spielberg achetait les droits cinématographiques de ma série. Mon éditeur m’a regardé avec étonnement. ».

Laurent Millon (Vente aux enchères Petits Papiers - Millon) : « Entre un album tiré à des milliers d’exemplaires et un original, il y a un regain d’émotion à l’arrivée de ce dernier, car le public n’imaginait d’ailleurs pas cela lui soit un jour accessible. Ainsi, la cote d’amour du public pour un auteur n’est pas toujours complète si elle n’a pas été sanctionnée par des enchères publiques. Pour la rareté et la qualité des originaux, leurs enchères sont très révélatrices. Nous sommes donc en quelque sorte un aboutissement pour les auteurs ! »

Jun Mochizuki (Scénariste et dessinatrice - Pandora Hearts) : « [Mon tantô] est une grande gueule qui dit tout ce qui lui passe par la tête ! C’est lui qui m’a appelée pour me dire que j’avais remporté le concours organisé par sa maison d’édition, Square Enix ; j’étais tellement heureuse que je lui ai dit : je viens vous voir dès demain ! Et le lendemain, quand je suis venue le voir, ç’a été une vraie douche froide, car il m’a dit : tu ne sais pas dessiner les filles, elles ne sont pas mignonnes, et puis ton style est un peu vieillot, etc. Il sait manier le bâton et la carotte, mais il me donne très peu de carottes, et beaucoup de coups de bâton ! (rires) »

Jean-David Morvan
© N. Anspach

JD Morvan (Sillage, etc.) : « Je désire surtout ne pas vouloir tourner en rond avec Sillage. Et je veux prendre des risques en faisant une série qui a la chance de marcher. Pour le moment, je suis fier que nous n’ayons jamais cédé à la facilité de reprendre une formule qui avait fait ses preuves. […] Nävis pense que pour être adulte, elle ne doit pas être tout à fait elle-même. Elle devra dans la suite apprendre à s’accepter telle qu’elle est. Pour elle comme pour nous, c’est le travail d’une vie. »

Jean Mulatier (Caricaturiste) : « Quand je parviens à faire passer l’émotion que je ressens face à un visage, sur le papier, je deviens moins vulnérable au côté hypnotique du sujet. C’est une façon de me libérer. À la manière des hommes préhistoriques qui peignaient dans les grottes les animaux qu’ils allaient chasser : Ils exorcisaient leur peur par la peinture ! »

Nob (Mamette, Mon ami Grompf) : « J’aime beaucoup BD Boum, c’est un festival qui dégage un grand dynamisme, de l’envie et surtout qui intègre la BD dans un contexte social plus global, qui essaie d’aller vers les gens plutôt que de rester dans le microcosme. Le prix [de la Ligue de l’enseignement] représente un peu tout ça, [avec l’intégration de mon univers en pièce de théâtre.] »

Fabien Nury (Scénariste - Il était une fois en France, La Mort de Staline, L’Or et le sang) : « Presque tous mes albums font au minimum 54 planches. Je pense qu’en BD, ce sont l’action et l’émotion qui prennent de la place. [Pour ‘Il était une fois en France’, il est primordial de laisser un maximum d’espace à Sylvain, pour isoler un regard, ou « faire durer » un instant particulier… Je me fais plaisir, en ce moment, et j’ai conscience de la chance que j’ai, de pouvoir travailler avec de tels dessinateurs. Pourvu que ça dure. »

Tiburce Oger (Dessinateur - La Forêt) : « J’avais bien entendu un a priori à rencontrer Vincent [Perez], car les derniers qui avaient tenté de passer du cinéma à la bande dessinée, s’y étaient un peu cassés le nez, tel Beineix ou Lelouch, mais j’ai eu l’heureuse surprise de le voir passionné par cela. […] Ce qui m’épate toujours, c’est de voir comment il est accessible et sa capacité à mener cela au milieu de tous ces autres projets. »

Erik Orsenna
(c) D. Pasamonik

Erik Orsenna (écrivain, académicien) : « [rencontrer Moebius] serait un immense honneur. Quand on lit Moebius, on est embarqué complètement ailleurs. Il pourra dessiner sa propre épée sous la forme d’un vaisseau spatial. Elle nous entraînerait loin. »

Daniel Pennac (Ecrivain, Scénariste, Lucky Luke) : « Il fallait le mettre en danger en tant qu’individu solitaire face à une institution comme Pinkerton. Tout le monde s’y laisse prendre, même le président Lincoln est dupe. Luke est cuit en tant que héros national crédible. D’un coup, il voit apparaître ce mastodonte et son organisation de détectives privés. C’était plutôt la lutte entre David et Goliath. Evidemment dans la première phase de la lutte, on a l’impression qu’il est écrasé, avant de se ressaisir. Je n’ai jamais cru à la modestie de Lucky Luke, c’est un faux modeste. Quand il dit « je suis un lonesome cowboy », il le dit parce qu’il n’a jamais eu de problème sérieux. Là, dans cet album, on voit qu’il est vexé et légitimement orgueilleux. »

Vincent Perez (Scénariste - La Forêt) : « Je n’essaye pas volontairement de mélanger les genres, mais je décris la vie de ces personnages comme je le ressens. Je pense que cela leur donne un aspect plus attachant. Sans être orgueilleux, c’est plutôt mon genre à moi, car lorsque je vois l’album au milieu des autres, j’ai l’impression que c’est un OVNI. Heureusement, je m’appuie sur le talent de Tiburce [Oger], qui parvient à retranscrire ce que j’écris. »

Xavier-Laurent Petit (Editeur de Mille bulles, collection BD de l’Ecole des Loisirs) : « Lire des BD, c’est savoir jouer de cette constante articulation entre texte et écrit et comprendre l’un par rapport à l’autre, une "compétence" devenue indispensable [pour les enfants], dans un monde comme le nôtre où l’image est omniprésente »

Stéphane Piatzszek (Scénariste – Commandant Achab) : « Aujourd’hui, finies les Stars qui tutoient les étoiles et naviguent à des années lumières des pauvres humains que nous sommes.. Il nous reste les people, tout proches de nous malgré leur fric et leurs soirée ‘sélect’, souvent ridicules et pathétiques. D’ailleurs, on adore souvent les voir mordre la poussière. Les people, reflètent nos rêves de gloire dérisoire et notre état d’esprit du moment, mélancolique, prêt à tomber le cul par terre et à ne pas se relever. »

Arthur de Pins
© M. Di Salvia

Arthur de Pins (Scénariste, Dessinateur, Zombillénium) : « Ce que je voulais au départ, c’est que les monstres travaillent dans une entreprise. J’ai choisi le parc d’attractions, parce que j’aimais le contraste entre le côté divertissement et le côté monstrueux. Dans Zombillénium, les gens viennent voir les monstres pour le plaisir, alors que dans n’importe quel film de monstre, ils font peur et ne sont pas synonymes d’amusement. Pour moi le parc rappelle aussi Freaks ou Elephant Man… Tous ces films dans lesquels il y a toujours une idée d’attraction. Mes personnages sont des monstres de foire version 2010. »

Scorteccia Pôl (Directeur éditorial du Lombard) : « Etre éditeur, c’est explorer. D’essayer de voir ce qui pourrait être intéressant pour les lecteurs. Il faut donc se remettre régulièrement en question.  »

Marc du Pontavice (Producteur - Lucky Luke, Gainsbourg) : « Une des choses que j’adore chez Joann Sfar et chez toute cette génération d’auteurs de bande dessinée, c’est que ce sont des fous d’histoires : ils arrivent à pondre beaucoup de BD parce qu’ils adorent raconter des histoires, et qu’ils ont réussi à inventer dans leur dessin quelque chose qui leur permet de travailler très vite – il n’y a pas ce « complexe pictural » qui a beaucoup alourdi une certaine bande dessinée française dans les années 70 et 80. »

Karyn Poupée (Auteure et journaliste - Histoire du manga, Tallandier) : « Le Japon est le pays d’Asie qui a réussi ! Que sont en train de vivre les Chinois, là, précisément, avec l’enchaînement Jeux olympiques de Pékin et l’Exposition universelle de Shanghai ? Ce que les Japonais ont vécu en 1964-1970 avec les Jeux olympiques de Tôkyô et l’Exposition universelle d’Osaka. Cette dernière, vous la connaissez : elle est une vedette de 20 th Century Boys !... Eh bien, les Chinois vivent actuellement la même séquence que les Japonais. On peut leur souhaiter qu’ils n’aillent pas jusqu’à la bulle et son éclatement. Parce que les déflagrations à l’échelle mondiale seraient autrement plus importantes qu’avec le Japon en 1989 ! »

(par Thierry Lemaire)

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Lire également :
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- Deuxième Partie
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- Première Partie
- Deuxième Partie
- Troisième Partie
- Quatrième Partie

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Propos recueillis par Nicolas Anspach, François Boudet, Arnaud Claes, Charles-Louis Detournay, Morgan Di Salvia, Thierry Lemaire, Didier Pasamonik, Florian Rubis, Marianne St-Jacques - Les extraits présentés sont leur propriété respective.

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